Les classes moyennes émergentes sont-elles notre meilleur espoir en matière de militantisme dans le domaine des droits au niveau mondial ?

Un sondage mondial des perceptions sur les droits de l’homme confirme qu’il y a un espoir pour que les organisations internationales de défense des droits de l’homme construisent des alliances au sein des sociétés civiles du Sud afin de demander que les droits de l’homme soient protégés. Davantage d’efforts devraient être consentis pour impliquer les groupes locaux dans les actions mondiales de plaidoyer.


By: Doutje Lettinga
August 28, 2014

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Il y a plus d’un an, Stephen Hopgood présenta sa thèse largement controversée sur le fait que nous vivons une époque marquée par la fin des droits de l’homme. Son argumentaire repose en partie sur le fait que les organisations internationales de défense des droits de l’homme manquent de crédibilité et de légitimité parmi les populations du Sud pour construire un réseau mondial de militants, car celui-ci « porterait des convictions qui ne sont pas les plus en vue dans la pensée occidentale en matière de droits de l’homme. » Il pense que leur meilleur espoir pourrait résider dans les classes moyennes qui se développent dans les puissances émergentes.

Quel que soit  le point de vue que vous adoptez concernant le caractère élitiste des droits de l’homme, il est important de connaître la manière dont les classes moyennes des pays émergents les perçoivent. Comme David Petrasek l’affirme à juste titre, leur compréhension et leur participation va, au moins en partie, façonner le futur des droits de l’homme.

Une nouvelle enquête mondiale montre que les personnes les plus éduquées au Brésil, en Russie, en Inde, et en Afrique du sud, comprennent les droits de l’homme plus ou moins de la même manière que celles vivant aux États-Unis et au Royaume-Uni, et qu’elles donnent la priorité aux mêmes droits. Les personnes répondant à cette enquête étaient plus actives dans le domaine des questions nationales et attribuaient plus de responsabilités aux ONG locales que leurs homologues occidentaux. Si nous voulons que les nouvelles classes moyennes émergentes s’impliquent dans la diplomatie étrangère des droits de l’homme de leur gouvernement respectif, les ONG internationales doivent collaborer avec les ONG locales pour façonner une culture des droits de l’homme qui transcende le fait local.


Adam Oxford/Flickr (Some rights reserved)

Une nouvelle enquête mondiale montre que les personnes les plus éduquées au Brésil, en Russie, en Inde, et en Afrique du sud, comprennent les droits de l’homme plus ou moins de la même manière que celles vivant aux États-Unis et au Royaume-Uni, et qu’elles donnent la priorité aux mêmes droits.

 


Ce constat est basé sur une étude mondiale des perceptions des droits de l’homme qui a été réalisée à titre gracieux par la société d’étude de marché Winkle au bénéfice d’Amnesty International aux Pays-Bas. En avril 2014, 4612 hommes et femmes de 15 pays (Brésil, Russie, Inde, Afrique du Sud, Turquie, Japon, Pays-Bas, Royaume-Uni, États-Unis, France, Allemagne, Suède, Pologne, Italie et Australie) ont rempli un questionnaire en ligne qui cherchait à établir comment les droits de l’homme sont compris et valorisé à l’échelle mondiale.

Les sondages furent réalisés sur des échantillons nationaux de personnes interrogées représentatives de l’âge et de la répartition hommes-femmes pour ce qui est de la population en ligne. Toutes les personnes interrogées disposaient d’un accès Internet et ont rempli le questionnaire en ligne. Les personnes possédant un niveau d’éducation supérieur sont surreprésentées (hormis en Suède, Allemagne et Australie) surtout dans les pays ou moins de la moitié de la population dispose d’un accès Internet (Brésil, Turquie, Afrique du sud et en particulier en Inde). Dans ces  quatre derniers pays, ainsi qu’en Italie, les urbains  sont également surreprésentés.

Qu’est-ce qui constitue les droits de l’homme ?

Contrairement à ce qui est communément admis, l’étude a constaté qu’il n’existe aucune différence importante dans la manière dont les populations des pays du Nord et du Sud de la planète comprennent les droits de l’homme. Partout dans le monde, les populations éduquées ont généralement une vision essentiellement positive des droits de l’homme qu’elles associent librement avec la liberté,  l’égalité et la justice. De même, lorsque placées devant une liste de problématiques, la plupart sélectionne les mêmes libertés (liberté de parole et de religion) et droits (droits des femmes et des enfants).  Les problématiques les moins associées aux droits de l’homme sont également similaires, comme la torture et la peine de mort.

Il n’y a également aucune preuve de l’hypothèse selon laquelle les gens des pays du Sud donnent la priorité aux droits économiques sur les libertés civiles. En fait, les personnes interrogées dans les deux hémisphères pensent que le droit à l’eau et à l’alimentation, à l’éducation et à l’accès aux soins de santé sont les plus importants. Seuls les droits des enfants sont considérés comme étant relativement plus importants dans le Sud. Au Japon et en Turquie, les trois problématiques les plus importantes incluent d’autres types de droits : sécurité sociale, secours en cas de catastrophe et vie privée (Japon et également Russie) et la non-discrimination (Turquie).

Les questions considérées comme étant les moins importantes se recoupent également entre les pays : changement climatique, l’utilisation de drones, l’orientation sexuelle et la peine de mort. Mais des différences existent. Le sondage Winkle montre qu’en Russie, seulement 38 % des personnes considèrent la défense des droit des minorités sexuelles comme étant importante. Cependant, 80 % des personnes en Inde et au Brésil (à savoir, les citadins les plus éduqués), la perçoivent comme un droit vital.

Les ONG locales ou internationales

Un sondage de 2008 de WorldPublicOpinion.org révèle que 40 % des personnes interrogées préfèrent que les gouvernements nationaux soient ceux qui décident sur les questions relatives aux droits de l’homme, 30 % préfèrent que ce soit l’ONU, et 13 % préfèrent que ce soient les organisations régionales. Dans l’enquête de Winkle, une majorité dans tous les quinze pays s’attend à ce que leur gouvernement fasse avancer les droits de l’homme qu’elle considère comme étant les plus importants. L’ONU, l’UE, et les ONG internationales arrivent en seconde position dans les pays européens, aux États-Unis et en Australie, où les acteurs locaux jouent un rôle d’une importance équivalente à celui que jouent les ONG internationales dans les autres pays. Aussi, entre les organisations locales ou internationales, une majorité de personnes dans les pays « occidentaux » choisit ces dernières (à l’exception du Japon et des États-Unis où les gens sont partagés) pour s’occuper des questions relatives aux droits de l’homme. D’un autre côté, au Brésil, en Inde et en Afrique du Sud, la plupart des personnes attribuent ce rôle aux organisations locales.

Participation

Dans la plupart des pays, environ la moitié des personnes interrogées ont participé à des actions en faveur de la défense des droits de l’homme, principalement en donnant de l’argent. Au Japon cependant, 70 % des personnes n’ont jamais été actives, alors que les deux tiers des suédois et des italiens interrogés, et 80 % de l’élite indienne ont donné de l’argent, levé des fonds ou se sont mobilisés pour les droits de l’homme. La plupart des gens dans les pays d’Europe de l’Ouest, en particulier les hollandais, se concentrent sur les questions internationales lorsqu’elles participent à des activités relatives aux droits de l’homme. En revanche, les personnes vivant au Japon et dans les économies émergentes sont principalement actives sur des questions nationales. Mais là encore, il n’y a pas de dichotomie Nord-Sud claire : les gens aux États-Unis et en Pologne sont également actifs dans le domaine des problématiques locales en matière de droits de l’homme. Amener les sociétés civiles du Sud à s’impliquer davantage dans la politique étrangère de leur propre gouvernement ainsi que des autres gouvernements est essentiel pour faire pression sur les nouvelles puissances mondiales et régionales afin de faire progresser les droits de l’homme dans le monde

Le futur des actions de plaidoyer en matière de droits de l’homme 

L’enquête Winkle, en complément à plusieurs autres sondages internationaux, suggère qu’un consensus international fort existe dans le domaine des droits de l’homme. Les résultats réfutent la présomption de dichotomie dans les perceptions Nord-Sud des droits de l’homme. Dans toutes les régions, les gens considèrent le droit aux besoins fondamentaux, à l’éducation, à l’accès aux soins de santé comme étant les plus importants, même si des différences existent entre les pays dans la manière dont les classes moyennes valorisent les droits de l’homme et y participent. Par exemple, les gens au Japon sont généralement plus indifférents aux droits de l’homme et réticents à l’idée de manifester contre la peine capitale (seulement 12 % de la population), et, comme dans le cas de la Turquie, ils n’ont pas la même façon de penser que les populations éduquées des autres pays sur quelles sont les problématiques les plus importantes.

Amener les sociétés civiles du Sud à s’impliquer davantage dans la politique étrangère de leur propre gouvernement ainsi que des autres gouvernements est essentiel pour faire pression sur les nouvelles puissances mondiales et régionales afin de faire progresser les droits de l’homme dans le monde.

Ce militantisme aidera à surmonter le biais nordiste dans la société civile mondiale, ce qui améliorera son efficacité pour plaider pour une action collective dont on a grand besoin dans un monde multipolaire. L’enquête Winkle montre qu’il y a du travail à faire pour amener les nouvelles classes moyennes émergentes à s’engager dans la défense des droits de l’homme au-delà de leurs frontières nationales. Afin d’aider à bâtir une culture des droits de l’homme qui transcende le fait local et sous régional, les ONG internationales pourraient activement disséminer des informations sur les violations des droits de l’homme dans le monde, investir dans l’éducation sur les droits de l’homme et renforcer les réseaux transnationaux de solidarité. Alors que les ONG internationales étendent leur propre présence dans le Sud de la planète—une tendance controversée, elles devraient compléter le travail des organisations locales de défense des droits de l’homme. Elles devraient en particulier soutenir les mouvements en faveur des droits de l’homme au Sud dans leurs tentatives de mobiliser leurs gouvernements pour agir en réponse aux violations des droits de l’homme dans le monde.

Il y a espoir que les classes moyennes en croissance dans les pays émergents s’impliquent dans les droits de l’homme au niveau local et, avec du temps et des efforts créatifs, également à l’étranger.


Doutje Lettinga est analyste pour Études Stratégiques, une initiative d’Amnesty International aux Pays-Bas. Elle est titulaire d’un Doctorat en sociologie et de Masters en histoire et en relations internationales. Les opinions exprimées dans cette publication ne représentent pas nécessairement celles d’Amnesty International. Vous pouvez la suivre sur Twitter à @DoutjeLettinga.


 

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