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D’après la recherche sur le cerveau, dénoncer les violations des droits humains peut les amener à se perpétuer

En tirant profit des capacités de simulation du cerveau, les messages comportementaux positifs, plutôt que la répétition de récits portant sur les violations des droits humains, pourraient faciliter les changements que nous souhaitons voir se produire dans le monde. 


By: Laura Ligouri
June 18, 2019

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Au cours de ces dernières décennies, la défense des droits humains a essentiellement cherché à dénoncer les violations des droits humains. Cependant, se focaliser uniquement sur les comportements abusifs et ignorer les comportements positifs n’est pas sans conséquences.

D’après les recherches psychologiques et neurobiologiques, l’exposition répétée aux récits de violations des droits humains peut involontairement inciter les individus à commettre les actes que nous espérons faire cesser. Par exemple, les actes négatifs de certains membres d’un groupe, en se répétant, finissent par être perçus par l’ensemble du groupe comme relevant d’un comportement normal. Par conséquent, les défenseurs des droits humains doivent trouver le juste équilibre entre la dénonciation des violations et la mise en avant des comportements positifs s’inspirant des droits humains. En tirant profit de la capacité de mentalisation et de simulation du cerveau, les messages comportementaux positifs pourraient conduire au changement que nous souhaitons voir se produire dans le monde. 

Certains des moments les plus sombres de l’histoire de l’humanité découlent de la déshumanisation de certains groupes et individus. En percevant ce que ces tendances cachent, les défenseurs des droits humains pourront s’attaquer aux causes et non pas uniquement aux symptômes de la déshumanisation. La recherche montre que le chemin menant à la déshumanisation ne s’explique souvent pas par un manque d’empathie envers le groupe agressé mais plutôt par les mécanismes neurobiologiques de préservation du groupe à tout prix. En fait, le degré d’identification et d’assimilation au groupe, plus que la capacité à ressentir de l’empathie pour « Autrui », peut expliquer l’impossibilité de promouvoir avec succès un comportement positif et pro-social.

Les graves violations des droits humains trouvent souvent leur origine dans les puissants mécanismes neurobiologiques qui conduisent les humains à imiter les actes des autres membres du groupe. Une recherche très récente montre comment l'exposition répétée aux discours de haine, comme la lecture récurrente d’écrits publiés dans les médias locaux peut influer sur le cerveau et amener à tenir des propos haineux ou même à commettre des actes haineux. 

Pour les défenseurs des droits humains, cela peut devenir dangereux : chaque fois qu’une organisation, une source d’information ou un média dénonce et met en avant, de manière répétée, une violation des droits humains, même pour la condamner, nous faisons simultanément appel à une partie très spécifique du cerveau social qui insiste sur le fait de se conformer aux normes du groupe. Au fil du temps, le cerveau social va justifier ces actes et va trouver des moyens de déresponsabiliser le groupe. 

De plus, en 2012, une étude importante a conclu que se sentir lié à un groupe non seulement nous éloigne des « autres » plus distants, mais pourrait également nous amener à les déshumaniser. Les expériences ont montré que plus les gens se sentent socialement liés à des groupes très soudés, moins ils sont susceptibles d’attribuer des états mentaux aux autres. Ils sont également plus susceptibles de demander à ces que ces « autres » plus distants soient traités durement.

Mais l’empathie est-elle la seule concernée ? Dans le monde, les organisations à but non lucratif sont nombreuses à avoir travaillé sans relâche dans le but d’augmenter l’empathie entre les groupes, essentiellement en sensibilisant aux souffrances des groupes marginalisés ou en demandant aux gens de se mettre à la place de l’autre. Néanmoins, l’absence d’empathie pour autrui est courante.

La recherche a montré que devant des images de personnes souffrantes, l’activation des parties du cerveau où réside l’empathie était significativement moins forte pour les étrangers que pour ses proches ou pour les gens appartenant au même groupe racial. D’autres tests montrent qu’il est plus aisé d’inciter à adopter un comportement agressif dans les interactions entre les groupes qu’entre les individus. Quand les relations sociales passent du « moi contre toi » au « nous contre vous », les interactions humaines ont tendance à devenir significativement plus agressives.

Par exemple, dans une expérience, les chercheurs ont regardé si agir au sein d’un groupe plutôt que seul se traduirait au final par une volonté accrue de nuire à un concurrent. En utilisant l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), il a été demandé aux participants de mener à bien une action concurrentielle en agissant seul ainsi qu’au sein d’un groupe. Il a été ensuite demandé à ces mêmes participants de mener une activité avec la possibilité de nuire aux concurrents d’un autre groupe. En comparaison avec les participants agissant seuls, les résultats ont montré une activation réduite du cerveau en lien avec l’empathie et la prise de décision éthique chez les participants agissant au sein du groupe. Cette activation réduite a, par la suite, été associée à leur volonté de nuire à une personne d’un autre groupe.  

Ce qui doit alerter les défenseurs des droits humains sur le fait que mettre de côté notre sens de la moralité individuelle au profit de normes fondées sur le groupe est un des grands facteurs conduisant à la déshumanisation. Mais comment inverser les concepts de déshumanisation une fois qu’ils se sont déjà produits ? Et si ces processus sont profondément ancrés dans des mécanismes psychologiques et neurobiologiques inconscients ayant évolué au cours de centaines de milliers d’années, est-ce même possible de les déprogrammer ou de les reprogrammer ?

La réponse est que nous n’avons pas à procéder de la sorte. Que se passerait-il si nous utilisions la capacité de simulation de notre cerveau en s’imaginant en train d’aider et non pas de faire du mal à quelqu’un ? Les chercheurs ont examiné si les mécanismes liés à l’empathie peuvent également fonctionner en aidant notre cerveau à concevoir le monde, ce que l’on appelle la simulation épisodique. Les résultats ont montré que non seulement le fait de s’imaginer en train d’aider augmente l’intention des participants de venir en aide à autrui mais également que plus les participants peuvent se représenter clairement ce scénario, plus ils sont susceptibles d’aider les autres.

Ces résultats ont été reproduits dans le cadre du projet « Implicit Bias Project » de Mindbridge qui consiste en un ensemble de formations qui utilisent la neuroplasticité du cerveau afin de faire évoluer, au fil du temps, les préjugés et la discrimination d’un individu envers les groupes.

Une autre recherche a montré concrètement comment la simulation épisodique positive associée à l’exploitation du cerveau social peut conduire à ré-humaniser un groupe tiers. En Israël, les chercheurs, via une série d’expérimentations, ont demandé aux juifs israéliens de lire des récits sur les membres de leur groupe aidant les Palestiniens. Ils ont conclu que les juifs israéliens ayant pris conscience que leur groupe aidait les Palestiniens ont perçu ces derniers avec une humanité plus forte.

Le défi pour le mouvement des droits humains est de combattre la déshumanisation générée par l’influence du groupe et par les images de violations des droits humains en opposant quelque chose de différent. En modelant le type de comportement que nous voulons voir (la gentillesse, la compassion et l’empathie) nous pouvons commencer à ré-humaniser les groupes vulnérables.

Si l’inhumanité peut s’inculquer, il en est de même pour une plus grande humanité. C’est ce que le fait de comprendre le cerveau peut nous aider à réaliser.

 


Laura Ligouri est la fondatrice et directrice de Mindbridge, une organisation à but non lucratif qui facilite l’utilisation de la psychologie et de la neurobiologie au service des actions humanitaires menées par les ONG et par les États.


 

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