Intégrer la sécurité numérique dans la construction des mouvements féministes

Renforcer la résilience du mouvement de défense des droits des femmes nécessite que les féministes placent clairement la sécurité numérique au cœur de nos activités sur internet.


By: Jennifer Radloff
June 21, 2018

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EPA/JAWAD JALALI

A picture made available on 09 March 2012 shows an Afghan women surfing internet at the first womens internet cafe after its opening in Kabul, Afghanistan, 08 March 2012. 


Pour les droits des femmes et les militantes féministes, le monde du numérique a des conséquences sur le militantisme, les actions de plaidoyer, et la construction de mouvements en faisant apparaître de nouvelles opportunités et de nouveaux défis. De la vidéosurveillance des femmes dans les usines textiles indiennes aux photos intimes publiées en ligne sans le consentement des femmes, internet, si étroitement lié à notre vie quotidienne, peut être un lieu de peur et de risques. La réponse des féministes aux risques et aux menaces prend des formes multiples. Cette réponse se traduit par une approche fondée sur le renforcement des compétences, de la confiance et des réseaux de solidarité afin d’utiliser efficacement et de transformer les technologies en mettant la sécurité au premier plan. Renforcer la résilience des mouvements nécessite que les féministes placent clairement la sécurité numérique au cœur de notre interaction avec le net.

 

La sécurité numérique, une réponse des féministes

Le harcèlement des femmes en ligne est un sujet qui fait l’objet d’une attention accrue, notamment avec le mouvement #MeToo, qui a vu le jour en 2006 pour soutenir les victimes de violences sexuelles. Un discours holistique sur l’autodéfense des féministes et la protection collective et individuelle ne fait pas la distinction entre le militantisme dans le monde réel ou virtuel, car les femmes, les personnes transgenres, et non conformes de genre font face à des niveaux élevés de violence tant dans la vie réelle que dans la vie dématérialisée. Par exemple, une étude récente d'Amnesty International se penche sur les violations fréquentes des droits humains des femmes qui sont identiques que ce soit sur les réseaux sociaux, comme Twitter, ou  dans le monde réel. De plus, une analyse des cas de violence contre les femmes en lien avec la technologie signalés sur la plateforme « Take Back the Tech! » de l’ONG Ushahidi a révélé la réalité des préjudices liés aux violences en ligne contre les femmes. Alok Vaid-Menon, une Américano-indienne non conforme de genre, artiste, écrivaine, et éducatrice, remarque : « La violence en ligne peut être particulièrement douloureuse car internet est le lieu où je me suis rendu depuis très longtemps pour trouver de la sécurité, un esprit de communauté et une reconnaissance. C’est mon espace de créativité. Quand cet espace est menacé, c’est un rappel de l’ampleur du problème de sécurité ».

Le fléau de la violence sexiste dans le monde virtuel doit être pris en compte dans toute réponse à la sécurité numérique. Être conscient des relations de pouvoir est essentiel, en particulier concernant la technologie, un domaine dans lequel les femmes, en particulier les femmes noires, les personnes LGBTQI, et les femmes autochtones, ont été historiquement exclues et leurs contributions passées sous silence. Respecter et écouter les expériences vécues par des personnes aux identités et origines géographiques diverses est l’occasion d’apprendre et de comprendre ces expériences. Créer des lieux d’échange sûrs, où les besoins de sécurité physique, politique et personnelle sont pris en compte, et stimuler les capacités locales ainsi que les réseaux relationnels de soutien permet de renforcer les connaissances et l’appropriation collective. Cette approche va à l’encontre de la stratégie organisationnelle courante qui consiste à faire appel à des formateurs qui ne sont pas issus du contexte local pour des interventions courtes ne garantissant pas la pérennité ou l’élaboration de réseaux de confiance pour les militants.

Dans les formations locales et internationales organisées par les militantes féministes, comme le Feminists Internet Exchange hub du Forum AWID en 2016 et la formation organisée par Mama Cash en 2017, les valeurs centrales de participation, de créativité et de méthodes inclusives sont associées à des technologies viables et appropriées qui mettent l’accent sur le contrôle de la technologie par les femmes et réhabilitent les contributions cachées des femmes à la technologie.

 

La sécurité numérique : au-delà de la formation et du renforcement des capacités

En dépit du besoin évident d’intégrer la sécurité numérique à l’ordre du jour militant, la sécurité numérique est souvent angoissante, complexe sur le plan technique, et ingérable. Élaborer des stratégies sur la base du plaisir et du divertissement plutôt que sur la base du risque et des menaces, est une réponse de plus en plus considérée par les féministes comme étant bien plus efficace. A cet égard, le hackathon des femmes au Costa Rica, où les étudiants et les professionnels des technologies de l’information et de disciplines connexes, dans une optique sexospécifique, se sont rencontrés pour résoudre un certain nombre de problèmes dans les communautés locales, touchant par exemple à l’information nécessaire aux mères adolescentes ou aux opportunités pour les entreprises gérées par des femmes. La méthodologie de la narration numérique, où les participants apprennent à utiliser et contrôler la technologie pour raconter leur propre histoire est un autre exemple. La méthodologie est aussi puissante pour le narrateur que le résultat l’est pour l’audience. De plus, les réponses en terme de sécurité sont souvent fondées sur des outils, qui, bien qu’étant importants, ne sont pas suffisants pour atténuer complètement les risques.

Mais comment, en tant que militantes féministes, pouvons-nous répondre efficacement de manière à  assurer un certain niveau d’appropriation et d’efficacité et permettre à la sécurité numérique de s’intégrer dans les pratiques au quotidien ? Si elle fera toujours partie du militantisme féministe, la formation n’est qu’un des éléments du renforcement des capacités qui compte parmi les réponses s’inscrivant dans un nombre croissant de contre-stratégies en matière de sécurité numérique.

Dans un rassemblement international qui s’est tenu en 2017, Making a Feminist Internet: Movement Building in a Digital Age, les participants ont discuté de la sécurité numérique et ont défini un grand nombre de stratégies en dehors de la réponse traditionnelle consistant au recours à la formation. Certaines des stratégies suggérées étaient les suivantes : 1) Inscrire la formation des militants dans le cadre du renforcement des capacités faisant appel aux compétences et à la collaboration, à l’expérience pratique et aux méthodologies adaptables et inclusives ; et 2) Développer des réseaux de formateurs et de facilitateurs locaux (liés à des partenaires régionaux et mondiaux) permettant de briser l’isolement. Une des principales préoccupations était la capacité locale à permettre aux communautés de se soutenir elles-mêmes (en particulier pour les réponses à apporter d’urgence) dans les langues pertinentes avec des ressources adaptées au contexte et aux besoins.

Ce rassemblement a également identifié la nécessité de poursuivre en permanence des recherches et de collecter des faits par le biais d’approches créatives comme la narration et l’art. Ces recherches devraient être interactives, expérimentales, transparentes, inclure la façon de voir des féministes, et créer et partager notre expérience collective par des moyens visuels, audio et cinétiques. Une évaluation et un suivi adéquats peuvent renforcer les connaissances collectives et permettre aux militants d’analyser les risques et d’arriver à une certaine forme de résilience collective et durable.

De plus, les participants ont souligné le besoin de changer les mentalités qui perçoivent la technologie comme étant effrayante et complexe pour la considérer comme plaisante et gérable. Sensibiliser sur la valeur politique de la technologie est essentiel pour contrer la prédominance des hommes, des entreprises, des États et des pays du Nord dans les structures de gouvernance du net.

Un autre élément clef pour faire évoluer la technologie est de mieux sensibiliser les partenaires donateurs pour investir dans leurs propres stratégies de sécurité numérique et d’allouer des ressources aux bénéficiaires de subventions qui n’ont souvent pas les moyens financiers pour investir leur temps, renforcer leurs compétences et sécuriser leurs plateformes au sein de leur organisation. Comme l’a dit un participant : « Nous sommes trop absorbés par nos activités … et quand des actions à mener d’urgence se font jour, la sécurité numérique est la première chose qui est laissée de côté. »

Finalement, les réponses en matière de sécurité numérique impliquent de sonder et de faire évoluer notre approche du travail au sein des mouvements. Un petit groupe de discussion a résumé cet état de fait : « La technologie nous place fréquemment devant un dilemme particulier. Adapter une pratique ou un outil spécifique pour améliorer notre sécurité fait que nous devrions laisser tomber certaines personnes ... en tant que féministes, laisser de côté des personnes dont le point de vue est sous-représenté et continuer d’avancer reviendrait à les empêcher de s’exprimer et nous ne pouvons pas faire cela ».

En tant que militantes féministes, nous voulons un internet qui soit un lieu de plaisir et de divertissement, qui puisse nous soutenir, nous permettre de mener nos actions militantes, collectives et de plaidoyer, d’échanger au sein de réseaux ou de dialoguer de manière intime, en toute efficacité et sans craindre la surveillance et la violence. Le renforcement des capacités doit passer par l’adoption d’une multitude de stratégies, de tactiques et de réponses créatives où la formation n’est qu’un des outils à notre disposition.


Jennifer Radloff est militante, facilitatrice et écrivaine féministe. Elle apporte un leadership et une orientation stratégique aux activités en lien avec le renforcement des capacités au sein du Programme des droits des femmes de l’Association pour le progrès des communications (APC) et fait partie du Comité exécutif de la Coalition internationale Women Human Rights Defenders International Coalition pour le compte d’APC. Jennifer est impliquée depuis 1995 dans le changement social via internet et dans le militantisme féministe, en particulier en Afrique.


 

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