Convergence vers le centre : une architecture émergente pour le mouvement international de défense des droits de l’homme

Alors que les organisations internationales de défense des droits de l’homme vont « plus près du terrain » et que les organisations nationales s’internationalisent, la communauté des droits de l’homme converge. Pouvons-nous ancrer ce mouvement vers le centre pour garantir plus efficacement les droits?


By: Louis Bickford
January 19, 2015

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Le mouvement international des droits de l’homme est confronté  à une question fondamentale : si tous les changements réels se produisent au niveau local ou national, autrement dit les droits de l’homme ne peuvent se réaliser que par des être humains vivant dans un contexte spécifique, que signifie le fait d’être « international » ? En effet, alors que le mouvement a changé d’orientation, passant du développement et du renforcement des normes internationales à la concrétisation et à la protection des droits sur le terrain, il y a eu un rééquilibrage entre les acteurs mondiaux et les acteurs locaux. De plus, certaines ONG puissantes dans les pays du sud recherchent activement de nouvelles sources d’expertise, de connaissances, de méthodes et de pouvoir pour définir les programmes. Elles remettent en question la dominance du Nord et elles développent leur propre capacité à façonner le débat international. L’enjeu est l’efficacité future du mouvement à assurer les droits pour les personnes dans le monde.

Au cours des 40 dernières années, le mouvement des droits de l’homme a évolué dans deux directions. Premièrement, des organisations des droits de l’homme courageuses et innovantes ont émergé dans divers contextes nationaux qui étaient le théâtre de violations des droits de l’homme. Ces ONG nationales de défense des droits de l’homme cherchaient des solutions nationales aux violations des droits de l’homme, mais celles-ci étaient souvent absentes. Entravées par le jeu politique local, ces organisations nationales se tournèrent vers le système international des droits de l’homme pour les aider à obtenir des résultats sur la scène locale.

Le second type d’évolution concerne les ONG internationales de défense des droits de l’homme. Travaillant souvent en étroite collaboration avec des partenaires locaux, ces organisations internationales aidaient à faciliter les actions de plaidoyer au niveau mondial pour obtenir des résultats dans les pays affectés. A partir de la relative sécurité de New York, Genève ou Londres, ces organisations internationales pouvaient plaider devant les gouvernements des États-Unis et de l’Europe, mobiliser la solidarité internationale et avoir recours aux médias internationaux. Ces organisations avaient des liens étroits avec les donateurs, les décideurs, les élites universitaires et les leaders d’opinion cosmopolites basés dans les pays du nord. Par conséquence, elles développèrent un pouvoir important et une autorité significative dans la définition de l’agenda international des droits de l’homme.

Alors que la distinction international/national n’est pas toujours utile, certaines organisations ne rentrant dans aucune catégorie, elle n’est pas hors propos non plus. Au cours des 40 dernières années, avoir ces deux types d’organisation était souvent judicieux, chacune apportant des avantages comparatifs significatifs pour garantir les droits. Néanmoins, alors que le nombre et les capacités des ONG nationales et régionales ont grandi, et alors que les priorités ont changé pour s’orienter sur la mise en œuvre des droits dans les contextes nationaux ces organisations se sont également affirmées plus fortement.


Demotix/Gregorio B. Dantes Jr. (All rights reserved)

Members of the Filipino NGO, Karapatan, protest in Manila. The number of national and regional NGOs is growing and these organizations have also become more assertive.


 Paradoxalement, les organisations internationales ont également vu leur taille et leur influence gagner en importance. En 2005, Human Rights Watch qui est basé à New York, avait 221 employés et un budget annuel d’environ 25 millions de dollars. Aujourd’hui, HRW a un effectif de plus de 400 personnes et un budget d’environ 75 millions de dollars.

En réponse à ces dynamiques, deux tendances complémentaires entrent aujourd’hui en jeu. La première concerne les organisations internationales comme Commonwealth Human Rights Initiative (en 1993), Civicus (en 2002), et Amnesty International (aujourd’hui) qui relocalisent leur siège opérationnel dans les pays du sud, dans un effort visant à être « plus près du terrain ». Cette stratégie diffère de l’ouverture de bureaux à l’étranger, vu que l’idée est ici de transférer la direction et la prise de décision du nord vers le sud. Le but est d’être plus proche des problèmes et de leur solution, ou comme dans le cas de certaines ONG internationales dont le siège est déjà situé dans les pays du sud comme l’organisation brésilienne Conectas et le Asian Forum for Human Rights et Development (FORUM-Asia) en Thaïlande, de faciliter les échanges sud-sud, la solidarité et l’efficacité.

Les organisations nationales de défense des droits de l’homme cherchent de leur côté à être impliquées plus directement dans le système international des droits de l’homme. Les exemples de ce type de tendance à passer à l’échelle « supérieure » incluent des organisations comme CELS en Argentine, Dejusticia en Colombie, Legal Resources Centre en Afrique du Sud, et Kenyan Human Rights Commission à Nairobi. Toutes ces organisations cherchent à influencer les débats internationaux et tirer parti du système international de manière plus efficace.

Cependant, toutes les organisations n’ont pas déménagé dans le sud et ne le devraient pas non plus. Les ONG internationales ont souvent des raisons valables de garder leur base dans les capitales mondiales comme New York ou Londres, notamment pour ce qui est de la sécurité, l’accès aux principaux décideurs politiques et la proximité avec les donateurs. De plus, si ces organisations se concentrent sur des actions de plaidoyer auprès de l’ONU, il est logique pour elles d’avoir leur siège à New York ou Genève. Et certains acteurs internationaux des droits de l’homme privilégient des domaines où les dynamiques nationales et internationales se rejoignent, comme pour ce qui concerne le monde des affaires et les multinationales. Ces acteurs non étatiques opèrent à l’échelle mondiale mais ont de multiples impacts au niveau local, et des organisations comme le Business and Human Rights Resource Center (BHRRC) jouent un rôle essentiel en tant que plateforme ou centre névralgique et occupent une position centrale entre le local et l’international.

Si l’intégralité du mouvement était uniquement composée de réseaux d’organisations nationales, son efficacité en souffrirait, en particulier pour certains des cas les plus difficiles à l’international. 

La tendance des organisations nationales à s’impliquer plus fortement au niveau international peut se heurter à certains obstacles. Les organisations nationales peuvent apporter une perspective importante, mais elles peuvent également ne pas privilégier les problèmes transnationaux ou les tendances mondiales. Elles peuvent évidemment choisir de ne pas s’impliquer dans des problèmes distants, en particulier si elles ont développé une expertise locale. L’idée qu’une organisation brésilienne ou sud-africaine consacrerait soudainement des efforts importants aux évènements en Syrie pourrait paraitre comme étant une diversion non nécessaire et même illégitime. En résumé, si l’intégralité du mouvement était uniquement composée de réseaux d’organisations nationales, son efficacité en souffrirait, en particulier pour certains des cas les plus difficiles à l’international.

D’autres tendances connexes sont également en cours. Par exemple, alors que la géopolitique se multipolarise et que les puissances émergentes comme le Brésil, l’Indonésie, l’Afrique du Sud et la Turquie, jouent un rôle plus important dans la politique internationale des droits de l’homme, les organisations nationales de défense des droits de l’homme doivent engager le dialogue avec leur propre gouvernement sur les questions des droits de l’homme à l’étranger et non pas uniquement sur le volet national. Un excellent exemple est l’organisation brésilienne Conectas, qui se focalise sur le changement de la politique brésilienne en matière de droits de l’homme à l’étranger. Des organisations comme Crisis Action, qui identifient des partenaires nationaux avec lesquels collaborer dans les actions internationales de plaidoyer, joue également un rôle essentiel.

De plus, la convergence vers le centre en matière de droits de l’homme exige de nouveaux mécanismes de financement pour diversifier géographiquement la base de financement des droits de l’homme, tout en espérant amener plus d’argent dans le mouvement d’une façon générale. Alors que les organisations nationales jouent un rôle plus important sur la scène mondiale, elles vont de plus en plus avoir la capacité de chercher des financements nationaux ou régionaux pour leur travail. Ceci est un défi monumental, étant donné que les pratiques en matière de dons au niveau national varient si fortement, et que les ONG des droits de l’homme ont encore besoin de convaincre de nombreux philanthropes au niveau national à contribuer à leur cause. Cependant, il y a de l’espoir. Par exemple, International Human Rights Funding Group (IHRFG) a récemment organisé un voyage pour rencontrer des philanthropes brésiliens dans l’idée de renforcer les dons dans le domaine des droits de l’homme dans ce pays.  

De plus, avec la réalisation des droits au niveau local au cœur des préoccupations, le mouvement international de défense des droits de l’homme a besoin de développer des liens plus forts avec les mouvements nationaux. La Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) a toujours favorisé le centre pour développer une stratégie visant à obtenir des résultats. Des réseaux mondiaux plus récents, comme International network for Social, Economic et Cultural Rights (ESCR-Net), et International Network of Civil Liberties Organizations (INCLO), font la même chose. Pour ces organisations, les bases épistémologiques pour la stratégie et le développement reposent sur une compréhension approfondie des expériences nationales, et une attention particulière à l’élaboration des politiques intérieures. Parallèlement, le mouvement de défense des droits de la femme comporte de nombreux exemples d’organisations opérant au centre, comme l’Association pour les droits de la femme et le développement (AWID#mce_temp_url#).

 La convergence est en cours, alimentée par l’importance accrue donnée à la réalisation des droits sur le terrain. Mais ce n’est pas sans difficultés. Les organisations internationales peuvent avoir, ou ne pas avoir, la légitimité pour promouvoir des solutions locales, et sont en concurrence avec les organisations nationales pour les financements et l’attention. Les organisations nationales opérant au niveau mondial auront naturellement tendance à ramener les résultats chez eux, dans leur propre contexte local et ce pour de nombreuses raisons. Et il y aura des victimes en cours de route. Mais la convergence reste une tendance importante qui vaut la peine d’être comprise et soutenue en allant de l’avant.


Louis Bickford est chargé de programme de la Fondation Ford, avec plus de 20 ans d’expérience dans les droits de l’homme au niveau international. Avant de rejoindre la Fondation Ford en 2012, il a servi dans l’équipe de direction du Centre Robert F. Kennedy pour la justice et les droits de l’homme et il fut pendant presque dix ans le directeur du Centre international pour la justice transitionnelle (ICTJ). Il est titulaire d’un doctorat de l’université McGill et d’une maîtrise de la New School en sciences politiques.


 

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