La conception féministe de la lutte contre l’exploitation au travail en Éthiopie

L’Éthiopie a besoin d’une campagne féministe prônant une nouvelle conception de la création d’emplois dans laquelle la dignité au travail et une rémunération décente, aussi bien pour les femmes que pour les hommes, sont des priorités.



Workers in a shoe factory in the Eastern Industrial Zone in Ethiopia. Photo: UNIDO/Flickr (CC BY-ND 2.0)


Les militantes féministes éthiopiennes, moi y compris, sont aujourd’hui nombreuses à s’inquiéter des nouvelles tendances qui touchent le travail des femmes et la création d’emplois pour les éthiopiennes vivant dans les zones rurales et urbaines du pays. En tant que militantes féministes et chercheurs, nous saluons les tendances encourageantes en matière d’emploi des femmes en Éthiopie, y compris l’extension du congé maternité rémunéré, pour les employés de l’État fédéral, à quatre mois. Cependant, nous sommes également alarmées par l’absence de mesures garantissant la dignité au travail et une rémunération décente dans les grands projets (par exemple, les zones industrielles) créateurs de nombreux emplois.

Dans un article publié récemment, Michael Posner, ancien secrétaire d’État adjoint au sein de l’administration Obama, décrit l’Éthiopie comme étant le nouveau « défi en terme de salaires peu élevés […] avec la distinction peu enviable d’offrir les rémunérations les plus basses au monde dans la filière textile ».

Une grande partie des éthiopiennes pauvres issues des zones rurales partent travailler dans les villes en tant qu’employée domestique sans garantie pour leur sécurité et leur bien-être. Au cours de la décennie qui vient de s’écouler, le rapport entre l’offre et la demande de travail domestique en Éthiopie a été fortement affecté par la migration de dizaines de milliers de jeunes femmes vers les pays du Golfe où elles occupent un poste d’employée de maison. Cette baisse relative de la main-d’œuvre disponible fait que les employés de maison sont mieux rémunérés et sont peut-être également mieux traités. Dans les zones rurales du pays, des initiatives sont lancées afin de construire des crèches dans le cadre du grand programme de sécurité alimentaire Safety Net qui est mené par le gouvernement et soutenu par des partenaires du monde du développement. Néanmoins, le pourcentage de femmes pouvant bénéficier de ce type de politiques est relativement faible. De nombreuses femmes éthiopiennes travaillent dans le secteur informel comme journaliers ou dans la vente, sans aucune sécurité d’emploi ou protection.

Les femmes handicapées sont particulièrement sous-représentées sur le marché du travail. Négligées par les institutions financières, elles ont des difficultés à obtenir des prêts pour soutenir leur activité professionnelle. Malgré la Proclamation sur le droit à l’emploi des personnes handicapées, les employeurs sont souvent réticents à l’idée d’embaucher des femmes handicapées, et, lorsque c’est le cas, ils ne prévoient généralement pas de mesures d’accompagnement convenables.

Une conception féministe ambitieuse de la création d’emplois qui place la femme au cœur de la politique de croissance économique dans un effort de création d’emplois.

Au cours de la décennie précédente, nous avons cependant vu un changement fondamental dans la manière dont le gouvernement éthiopien perçoit les femmes qui sont aujourd’hui indiscutablement reconnues comme une force économique majeure qui reste sous-exploitée. La plupart des emplois créés dans les « villes industrielles », à Hawassa, Kombolcha, Mekelle, ainsi qu’en périphérie d’Addis-Abeba sont des postes non qualifiés, destinés aux femmes, dans le secteur textile. Des grands complexes industriels sont lancés, comme celui d’Hawassa qui ambitionne un milliard de dollars américains en exportations annuelles, et qui, une fois à plein régime, devrait créer des 60 000 emplois occupés, dans leur grande majorité, par des femmes.

Néanmoins, nous pensons que les avantages potentiels pour les employés de ces grandes initiatives sont, au mieux, incertains. Les hommes qui travaillent dans les zones industrielles occupent souvent des postes de direction et les relations de pouvoir sont clairement au détriment des femmes. Les femmes sont déjà nombreuses à se mobiliser en faveur de l’égalité des sexes dans le monde ouvrier. 

Une étude sur les travailleuses éthiopiennes, publiée en octobre 2016 par le US National Bureau of Economics Research et l’université d’Oxford, a conclu que les usines à bas salaire des zones industrielles sont moins enviables, plus dangereuses et plus faiblement rémunérées que le travail indépendant dans le secteur informel et que 77 % des personnes interrogées ont quitté leur emploi à l’usine au cours de la première année.

Un modèle de création de richesse durable pour les entreprises et pour l’Éthiopie passe par une hausse des salaires, une meilleure formation, et un meilleur logement.

Dans son article, Michael Posner exhorte les entreprises qui embauchent ces femmes à investir pour le long terme afin de produire de manière rentable et durable. Il affirme que si les entreprises doivent rendre des comptes à leurs actionnaires et donc générer des profits, un modèle de création de richesse durable pour les entreprises et pour l’Éthiopie passe par une hausse des salaires, une meilleure formation, et un meilleur logement pour les jeunes femmes qui quittent leur maison pour venir travailler dans ces usines textiles.

En tant que féministes, nous sommes d’accord avec l’analyse de Posner. En effet, les questions suivantes nous préoccupent : la qualité des logements et leur disponibilité pour les femmes qui quittent leur foyer rural, la protection et la sécurité, les conséquences du travail en usine sur la santé, et, par effet induit, le fardeau qui pèse sur les autres femmes qui restent dans le foyer rural et qui doivent s’occuper des tâches ménagères. Une analyse sexospécifique irait plus loin et s’interrogerait sur l’endroit où vont les femmes qui quittent leur emploi de manière aussi massive. Elle chercherait également à éviter une crise potentielle en lien avec la hausse de la population périurbaine constituée de jeunes femmes peu qualifiées aux ressources limitées pour assurer leur survie.

Nous demandons le lancement d’une campagne féministe prônant une nouvelle conception de la création d’emplois dans laquelle la dignité au travail et une rémunération décente, aussi bien pour les femmes que pour les hommes, sont des priorités. Une conception féministe ambitieuse de la création d’emplois qui place la femme au cœur de la politique de croissance économique dans un effort de création d’emplois. Un investissement pour des conditions de travail stables et sécurisantes, avec des salaires convenables pour les femmes ainsi que pour les hommes, permettra de mieux rentabiliser l’investissement dans les zones industrielles en réduisant le temps et l’argent consacrés à former de nouvelles recrues en raison du turnover.

Garantir le bien-être des travailleuses, au-delà de l’équité des salaires, investir dans le logement et lutter contre les préjudices infligés par les hommes occupant un poste hiérarchique ne servira pas seulement les éthiopiennes mais également l’économie nationale qui doit créer, selon l’estimation de la Banque mondiale, deux millions d’emplois nouveaux chaque année. L’Éthiopie ne peut se permettre d’ignorer les effets nuisibles d’une conception court-termiste de la création d’emplois qui exploite de manière non viable le travail de sa population.

 


Cet article fait partie d’une série d’un blog consacré à la question de l’égalité des sexes en matière d’entreprises et de droits humains. Cette série est produite en collaboration avec le Business & Human Rights Resource Centre, l’Institut danois pour les droits humains et OpenGlobalRights. Les points de vue exprimés dans ces articles sont ceux des auteurs. Pour plus d’information sur l’actualité et les ressources en lien avec le genre, les entreprises et les droits humains, consultez ce site web.


 

 

 

ORIGINALLY PUBLISHED: July 9, 2020

Sehin Teferra, titulaire d’un doctorat en études de genre de l’université de Londres (SOAS), est la cofondatrice de Setaweet, un réseau féministe éthiopien qui aspire à sensibiliser sur la question de l’égalité des sexes.


 

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