La réforme relative aux réfugiés doit devenir un projet mondial

De nombreux États sont impliqués dans les guerres et les violations des droits humains qui provoquent les crises de réfugiés, ce qui signifie qu’ils doivent également faire partie de la solution. 


By: Alex Neve
March 1, 2016

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Quand je pense à la faillite du système international de protection des réfugiés, je me souviens immédiatement des paroles résignées prononcées par Aisha, une réfugiée du Kordofan, un État du Sud Soudan en proie à des troubles. J’ai rencontré Aisha et ses deux jeunes enfants lors d’une mission de recherche d’Amnesty International en mai 2015. À cette époque, tous les trois avaient croupi pendant près de trois ans, dans des conditions exceptionnellement difficiles, dans un camp de réfugiés situé dans un coin isolé et en proie à la guerre du Soudan du Sud.

Le voyage effectué par Aisha pour partir du Kordofan du Sud avait été périlleux et dangereux. La situation à laquelle elle faisait face dans le camp (toujours plus peuplé) de réfugiés de Yida était difficile, avec des problèmes de sécurité occasionnels et la pression permanente exercée par les agences de l’ONU pour se rendre dans un autre camp. Le conflit armé au Soudan du Sud, qui avait éclaté fin 2013, s’était particulièrement intensifié dans l’État d’Unité (qui abritait le camp) et il se rapprochait chaque mois qui passait.

Nous avons parlé des options qui s’offraient à elle. Retourner dans l’État du Kordofan du Sud était impossible : les bombardements aériens aveugles se poursuivaient sans répit et les forces soudanaises empêchaient l’aide de l’ONU, et l’aide humanitaire en général, d’arriver aux régions contrôlées par l’opposition. Aussi, la situation au Soudan du Sud, qu’elle décide de rester à Yida ou qu’elle accepte d’aller ailleurs, était également instable et inquiétante.

Inévitablement, notre discussion porta sur la possibilité de chercher la sécurité au-delà de cette zone géographique immédiate. Ce qui serait une perspective effrayante pour une femme voyageant seule avec deux jeunes enfants dans n’importe quelle circonstance. Mais notre conversation n’alla même pas jusque là. Il était clair pour Aisha qu’il n’y avait aucune autre option pour être plus en sécurité. « Il n’y a nulle part où aller » me dit-elle. « Je sais que les autres gouvernements préfèrent que nous restions dans cette situation dangereuse plutôt que d’essayer de trouver un lieu plus sûr ». Et Aisha avait raison sans l’ombre d’un doute.

Le sentiment de dépit d’Aisha se reflète également dans la crise effarante des réfugiés syriens. Il trouve également un écho dans les récits poignants des réfugiés Rohingyas du Myanmar cherchant désespérément un lieu sûr en Asie du Sud-Est. Sur le fond, le désespoir d’Aisha souligne le choix impossible devant lequel les réfugiés du monde entier sont placés.


Amnesty International (All rights reserved)

Refugees from Sudan’s South Kordofan State at Yida Refugee Camp, South Sudan.


Pendant que les guerres et les violations graves des droits humains font rage, rentrer chez soi est impossible. La situation dans les camps de réfugiés surpeuplés, sous-financés, en proie à l’insécurité, souvent situés dans des endroits éloignés et désolés, est sinistre et désespérée. Le choix consiste à accepter cette réalité et à placer ses espoirs sur l’infime possibilité d’être l’une des rares personnes choisies pour une réinstallation organisée par le UNHCR, ou à s’embarquer dans un voyage périlleux à travers les déserts, les montagnes ou les mers, à la recherche d’une plus grande sécurité et de meilleures perspectives d’avenir. Ces voyages ont coûté la vie à des milliers de réfugiés dans les années qui viennent de s’écouler.

Ce n’est certainement pas la vision qui inspirait les gouvernements quand ils se sont réunis pour rédiger et adopter la Convention des Nations Unies relative au statut des réfugiés en 1951. Mais c’est la situation qui est la nôtre en 2016.

D’où le besoin de réforme.

La réforme ne nécessite pas de laisser tomber ou de réécrire les traités et les lois sur la protection des réfugiés qui sont déjà en existence. Même si des améliorations ou des renforcements sont certainement possibles, ces obligations internationales définissent de manière relativement forte et claire le statut de réfugié et les droits qui en découlent.

Aujourd’hui, la réforme la plus urgente et nécessaire consiste en de nouveaux accords et engagements entre les gouvernements quant à la façon dont les États vont se partager la responsabilité  de protection des réfugiés, sous le signe de l’équité, de la viabilité et de la bonne gestion. Surtout, nous avons besoin d’une approche qui optimise la protection des droits humains.

Nous devrions rejeter les propositions visant à répondre aux crises actuelles et émergentes des réfugiés en régionalisant la protection des réfugiés. 

Au cœur de cette réforme, cette nouvelle approche du partage des responsabilités, dans le domaine de la protection des réfugiés, se doit d’être véritablement mondiale. James Hathaway expose ce point clairement dans son article, et il a assurément raison de nous mettre en garde quant aux solutions régionales. Nous devrions rejeter les propositions visant à répondre aux crises actuelles et émergentes des réfugiés en régionalisant la protection des réfugiés. Cependant, l’expérience passée nous enseigne que les gouvernements vont privilégier les solutions régionales. La solution mise en place par l’Australie, qui consiste à regrouper les réfugiés dans des centres de détention inhumains et pénibles sur les îles Christmas, Manus et Nauru, en est un exemple. Il en est de même pour les efforts actuels visant à contrecarrer les tentatives répétées des réfugiés syriens de passer en Europe et à renforcer le rôle de premier plan joué par la Turquie, le Liban et la Jordanie en matière de protection des réfugiés, alors que les capacités de ces pays sont déjà sollicitées à l’extrême.

De la même manière, imaginez une proposition d’accord régional, en cas d’accélération éventuelle du flux de réfugiés soudanais, qui impliquerait le Soudan du Sud, déchiré par les conflits, le Tchad, un pays ruiné, la République centrafricaine, où la guerre fait rage, l’Éthiopie et son régime répressif ainsi que le Kenya, dont les capacités d’accueil sont déjà dépassées (le Kenya abrite le plus grand camp de réfugiés au monde à Dadaab).

Les approches régionales ont toujours été motivées par la détermination de fixer les réfugiés le plus proche possible de leur région d’origine. Une volonté impulsée par les gouvernements dotés des ressources financières et des capacités d’action nécessaires pour la concrétiser et ce malgré la souffrance ou le danger pour les réfugiés ou les tensions et l’instabilité pesant sur les États voisins. C’est une approche qui, dans le meilleur des cas, peine à contenir les crises de réfugiés, alors que le prix à payer en matière de droits humains est bien trop élevé. 

Les approches régionales ignorent également le fait que la protection des réfugiés relève d’une responsabilité partagée et mondiale. En fait, dans son préambule, la Convention relative au statut des réfugiés insiste sur l’importance fondamentale de la coopération internationale. C’était une évidence pour les gouvernements, il y a de cela 65 ans, et c’est toujours le cas aujourd’hui pour de très bonnes raisons.

Les flux de réfugiés méritent une réponse dans le cadre des droits humains universels car ils ouvrent une brèche dans ces mêmes droits. Cette brèche découle souvent d’un ensemble complexe de facteurs, notamment politiques, économiques et sécuritaires. Ces facteurs sont à l’échelle régionale, nationale et internationale et dépassent donc le cadre unique des pays voisins. De nombreux États sont inévitablement impliqués dans les guerres et dans les violations des droits humains qui provoquent les crises de réfugiés, ce qui signifie qu’ils doivent également faire partie de la réponse et des solutions à ces crises.

Le premier Sommet humanitaire mondial prévu en Turquie en 2016 sera le théâtre de nombreux débats et de nombreuses propositions concurrentes pour réformer la protection internationale des réfugiés. Il faut que ces échanges permettent de faciliter la naissance d’un système plus équitable et viable. Un système qui soit clairement fondé sur le droit international des réfugiés et sur les obligations relatives aux droits humains. Il doit aussi reconnaître la nécessité pour tous les États de travailler ensemble et de partager les responsabilités en matière de protection des réfugiés en dépassant le simple fait d’octroyer des dons ou de maintenir les réfugiés à distance.

L’objectif devrait être d’assurer à Aisha qu’il y a vraiment un endroit où elle peut se rendre, que ce soit de l’autre côté de la frontière du Soudan du Sud, un peu plus loin en Ouganda, ou même à l’autre bout du monde, au Canada. Un endroit qui soit synonyme d’équité pour les États et de réelle sécurité pour les réfugiés.


Alex Neve is the Secretary General of Amnesty International Canada.


 

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