La lutte pour un véritable mouvement populaire des droits de l'homme

À l’aide de sondages de pointe pour jauger de la perception des droits de l’homme, les auteurs explorent les liens entre les classes sociales et les mouvements locaux en faveurs des droits de l'homme au Mexique, en Colombie, au Maroc et en Inde. 

James Ron , David Crow , Shannon Golden
June 18, 2013

Le contact 

Une simple exposition aux «droits de l'homme» n'est cependant qu'un seul indicateur de l'engagement populaire, et le contact avec des membres d'organisations locales de défense des droits de l’homme offre possiblement un meilleur élément de mesure.. 

Ici, le fossé entre les élites mexicaines et le public est encore plus grand. Comme la figure 3 le note, un pourcentage incroyable de 86% des élites mexicaines déclare avoir rencontré quelqu'un qui travaille pour une organisation des droits de l'homme mais près de 90% du grand public indique le contraire.

Cette disparité fournit des preuves convaincantes de la tendance des défenseurs des droits de l’homme au Mexique à se regrouper dans les niveaux supérieurs de l'espace socio-économique. Ces défenseurs peuvent être des renégats dissidents de leur classe sociale mais ils restent dans les sphères sociales fréquentées par ceux qui détiennent le pouvoir.


Pilot testing the survey in Morocco, September 2012/ Dr. David Crow. All rights reserved.

Certains avancent que les droits de l’homme sont une idéologie imposée au reste du monde par la puissante occidentale. Par conséquent, les critiques soulignent que les idées concernant les droits de l’homme ne trouvent pas l’écho qui devrait être le leur.

Nos sondages visant à jauger de la perception en matière de droits de l'hommemontrent cependant que les différences au sein des pays, plutôt qu'entre les régions du monde, posent un défi équivalent voire plus important. Nous trouvons en effet que les droits de l'homme sont élitistes plutôt que populaires, bien que des signes de progrès existent. 

Nous avons étudié la situation au Mexique, en Colombie, au Maroc et en Inde. Notre choix s’est porté sur ces pays pour des raisons de diversité religieuse et géographique, et pour leur degré d’avancement en ce qui concerne la diffusion des droits de l’homme.

Les données montrent cependant que parmi les populations sondées, le discours et les activités liées aux droits de l’homme sont plus répandues parmi les élites que dans le reste de la société.

Malheureusement, cela signifie que ceux qui pourraient bénéficier le plus des droits de l’homme, à savoir les pauvres, les faibles et les opprimés, ont moins accès aux outils de défense des droits de l'homme dont ils ont besoin. 

Pour changer cet état de fait, les défenseurs des droits de l’homme devront redoubler leurs efforts et trouver de nouvelles façons de rendre leur action pertinente au niveau local. 

Nos preuves

Pour recueillir cette information, nous avons sondé les populations dans quatre pays (au Mexique et en Colombie, dans le cadre du projet Mexico, the Americas, and the World, coordonné par le prestigieux institut de recherche Mexicain, le CIDE), et nous élargirons bientôt notre étude au Brésil.

Les enquêtes de ce type sont rares. Les sondeurs étudient régulièrement les populations sur tous les sujets, allant de leurs opinions politiques à leur marque de dentifrice préférée et ont même commencé à poser des questions sur leurs préférences en matière de justice transitionnelle en situation d'après-guerre. Cependant, il leur reste encore à interroger les populations sur leur expérience avec les mouvements de défense des droits de l'homme de leur propre pays.

Au Mexique, nous avons sondé la population dans son ensemble ainsi que l’élite du pays : dirigeants d'entreprises, élus, hauts fonctionnaires, journalistes et universitaires. 

Le Mexique est un environnement particulièrement propice pour ce qui est de la diffusion des droits de l'homme parce que sa population est plus riche, mieux éduquée, et plus exposée aux idées mondiales que beaucoup d’autres. Le pays est également, en Amérique Latine, au niveau zéro pour le mouvement mondial des droits de l'homme et accablé par une brutale guerre de la drogue causant d'importants dommages sur les droits de l’homme.

Notre étude en Colombie a aussi échantillonné la population adulte du pays, dont beaucoup ne sont pas étrangers aux débats sur les droits de l'homme en raison de leur identité latino-américaine et de l’histoire violente de leur pays qui s’étale sur plusieurs décennies. 

L'étude au Maroc a échantillonné l’ensemble de la population adulte de Rabat et de Casablanca, les capitales politiques et financières du pays, ainsi que les résidents ruraux vivant jusqu’à 70 kilomètres de chaque ville.

Les marocains sont plus pauvres et ont un degré d’instruction plus faible qu’au Mexique ou en Colombie, mais ses activistes des droits de l’homme sont remarquablement énergiques. De plus, le printemps arabe a stimulé l'intérêt local pour les questions relatives aux droits de l'homme, faisant du Maroc un autre terrain favorable à la diffusion des idées relatives aux droits de l’homme.

En Inde, nous avons échantillonné des habitants de Mumbai, la capitale économique du pays, ainsi que les habitants des zones rurales de l'État du Maharashtra. La population de l'Inde a un degré d’instruction plus faible que les deux pays latino-américains mais le pays est vigoureusement démocratique, avec un secteur des droits de l'homme profondément ancré dans la société à travers plusieurs décennies de revendications en matière de droits de l’homme.

Alors qu'avons-nous constaté?

L’Exposition aux droits de l’homme 

Comme la figure 1 le montre, les élites mexicaines sont beaucoup plus susceptibles que le grand public de rencontrer l'expression «droits de l’homme» (derechos humanos en espagnol) dans leur vie quotidienne. Une majorité écrasante de 90% des élites mexicaines a déclarée avoir entendu le terme quotidiennement ou fréquemment, contre seulement près de 40% de la population en général.

Figure 1
Figure 1. View larger version of this figure.

Cela dit, même 40% est un nombre important. Avec une population adulte estimée à 71.7 million, 28,7 millions de mexicains rencontrent régulièrement le terme humanos derechos dans leur vie quotidienne. Pas mal ! Les mots droits de l’homme font partie intégrante du lexique quotidien des élites mexicaines mais le reste de la société n’en est pas encore à ce stade.

Prenez ensuite la Colombie. Comme la figure 2 le montre, 49% des adultes ont également entendu régulièrement derechos humanos, ce qui suggère que les deux pays font parti d’un modèle latino-américain plus général en raison de la longue histoire d’activisme des droits de l'homme dans la région.

Notre enquête a révélé des chiffres encore plus élevés au Maroc. Dans et autour de Rabat et Casablanca, les deux villes principales du pays, 54% des adultes ont déclaré avoir entendu le terme Français, droits de l’homme, ou le terme Arabe, hukuk al insaan (حقوق الإنسان). Une victoire claire pour les activistes du pays qui se sont battus pour mettre les droits de l’homme sur la place publique.

Notre enquête sur l’Inde a révélé un degré d'exposition bien inférieur. Seulement 20% de la population dans et autour de Mumbai, le centre financier du pays, a déclaré avoir entendu régulierement le terme hindi, mānava adhikāra ( मानव अधिकार), ou le terme Marathi, mānavī adhikāra (मानवी अधिकार).

Figure 2
Figure 2. View larger version of this figure.

Le contact 

Une simple exposition aux «droits de l'homme» n'est cependant qu'un indicateur de l'engagement populaire, et le contact avec des membres d'organisations locales de défense des droits de l’homme est un bien meilleur indicateur.

Ici, le fossé entre les élites mexicaines et le public est encore plus grand. Comme la figure 3 le note, un pourcentage incroyable de 86% des élites mexicaines déclare avoir rencontré quelqu'un qui travaille pour une organisation des droits de l'homme mais près de 90% du grand public indique le contraire.

Cette disparité fournit des preuves convaincantes de la tendance des défenseurs des droits de l’homme au Mexique à se regrouper dans les niveaux supérieurs de l'espace socio-économique. Ces défenseurs peuvent être des renégats dissidents de leur classe sociale mais ils restent dans les sphères sociales fréquentées par ceux qui détiennent le pouvoir.

Figure 3
Figure 3. View larger version of this figure.

Pourtant, ici aussi, le verre est à moitié plein, puisque 11% de la population du Mexique a rencontré un activiste des droits de l'homme au moins une fois dans sa vie. En termes absolus, ce n'est pas un petit chiffre, car cela représente quelque huit millions de mexicains ordinaires. D’un certain côté, c'est tout à fait remarquable.

Dans ce domaine, le bilan de la Colombie est bien meilleur que celui du Mexique, puisque 18% de la population adulte de ce pays reporte un contact (voir figure 4). À 7%, Rabat et Casablanca arrivent à nouveau en troisième position, tandis que Mumbai est en queue de peloton, avec seulement 1% des résidents interrogés ayant rencontré un activiste des droits de l'homme. Tous les secteurs des droits de l'homme ont du pain sur la planche, mais les besoins à Mumbai, à Rabat, et à Casablanca sont particulièrement aigus.

Figure 4
Figure 4. View larger version of this figure.

La participation

La participation à des activités de défense des droits de l'homme est un autre indicateur clé de l'engagement populaire, et une fois de plus, nos données fournissent la preuve d’une concentration en matière de droits de l’homme dans les niveaux les plus élevés des classes sociales.

Au Mexique, comme le montre la figure 5, plus de 31% des élites déclarent participer à une activité concernant les droits de l'homme, mais la même chose est vraie pour seulement 4% de la population du Mexique. Comme la figure 6 le montre, le bilan de la Colombie et de Mumbai ressemble à celui du Mexique, alors que Rabat et Casablanca sont en retard. Les raisons de ces écarts ne sont pas clairement compréhensibles.

Figure 5
Figure 5. View larger version of this figure.

Surtout, l'exposition à, le contact avec, et la participation au mouvement des droits humains ne sont pas étroitement corrélés. Chacun de ces domaines des droits de l'homme présente ses propres défis et opportunités et les communautés nationales de défense des droits de l’homme, qui ont de bons résultats dans un domaine, n’ont pas nécessairement les mêmes résultats dans d’autres. 

Figure 6
Figure 6. View larger version of this figure.

L’analyse statistique 

Nous ne pouvions pas reproduire notre échantillonnage de l’élite mexicaine dans les autres pays, car celui-ci mit à contribution une précédente recherche qui dura environ une décennie. L'analyse statistique indique toutefois que dans les quatre pays, les organisations de défense des droits de l'homme sont meilleures pour recruter des élites que pour mobiliser les classes populaires.

Dans tous les échantillons, par exemple, les personnes ayant un niveau d'éducation plus élevé entendent les mots «droits de l’homme» plus souvent, et à Rabat et à Casablanca au Maroc, en Colombie et au Mexique, les plus instruits sont plus susceptibles d'avoir eu des contacts avec les militants des droits de l'homme. À Mumbai et dans les zones rurales de l'État de Maharashtra, les plus instruits sont plus susceptibles de participer à des activités de défense des droits de l'homme. De même, les plus riches (mesuré à la fois par les revenus et par le nombre d'ampoules et de chambres dans une maison) sont plus susceptibles d'entendre parler de droits de l'homme en Colombie, à Mumbai et à Rabat/Casablanca ; de connaître un militant des droits de l'homme en Colombie et à Rabat/Casablanca ; et de participer à des activités de défense des droits de l'homme à Rabat/Casablanca. 

Ceux qui ont une plus grande exposition à diverses influences sociales sont également plus exposés aux droits de l'homme. Les citadins sont beaucoup plus susceptibles d'entendre parler de droits de l'homme au Mexique et à Mumbai, alors que les internautes colombiens ainsi que ceux de Mumbai sont plus exposés aux droits de l'homme et ont plus de contact avec les défenseurs des droits de l'homme. À Rabat et à Casablanca, ils sont plus susceptibles de participer à des activités de défense des droits de l'homme. 

Ceux qui participent à la vie politique - les électeurs - ont aussi des taux plus élevés pour ce qui est de l'exposition aux droits de l'homme en Colombie, à Mumbai, à Rabat et à Casablanca ainsi que le taux le plus élevé de contact en Colombie. Le vote dans tous les pays est également concentré parmi les plus riches et les plus cultivés. 

En revanche, les groupes marginalisés, y compris les minorités linguistiques et religieuses, sont moins susceptibles d'être familiers avec les droits de l'homme. Les groupes autochtones en Colombie et au Mexique (ainsi que d'autres minorités ethniques au Mexique), et les musulmans à Mumbai, entendent moins fréquemment parler de droits de l'homme. Les groupes autochtones mexicains, en outre, sont moins susceptibles de participer à des organisations de défense des droits de l'homme.

Des exceptions existent bien sûr et dans certains cas les groupes marginalisés ont de plus en plus accès aux droits de l'homme.

À Mumbai, par exemple, les bouddhistes, une minorité religieuse, entendent l'expression «droits de l’homme» plus souvent que la majorité hindoue, peut-être en raison de la conversion en masse des dalits (les intouchables) au bouddhisme. Les Amazigh marocains (les berbères) ont une plus grande exposition aux droits de l'homme à Rabat et à Casablanca que les arabes d’autres ethnies, peut-être en raison du mouvement Amazigh. 

Et la relation entre l'exposition et le revenu à Mumbai et en Colombie est en "U". Les très riches sont davantage exposés aux droits de l'homme que les classes moyennes, mais c’est aussi le cas des très pauvres. 

Notre recherche révèle également que certaines élites rejettent les normes des droits de l'homme, même si elles les connaissent. Par exemple, ceux qui ont un niveau d’instruction plus élevé en Colombie, ainsi que les électeurs et les citadins du Mexique, participent moins à des activités relatives aux droits de l’homme que ceux qui ont un niveau d’éducation plus bas, ceux qui ne votent pas, et les habitants ruraux. Et ce, même s'ils sont plus exposés à la terminologie des droits de l'homme, et malgré le fait qu’ils aient plus de contact avec les militants des droits de l’homme. En d'autres termes, l’exposition et le contact  n'impliquent pas nécessairement l'acceptation.

Conclusion

Notre étude soutient l'idée que les droits de l’homme sont pour l'instant un domaine qui concerne principalement les élites. En théorie, les pauvres, les marginalisés et les opprimés sont au cœur du mouvement des droits de l’homme. Dans la pratique, cependant, ce ne sont pas les groupes avec lesquels les activistes locaux des droits de l’homme font les plus grands progrès.

De plus, la familiarité et le contact de l’élite avec les droits de l’homme ne garantissent pas les bonnes actions et intentions. Les élites sont souvent la source des problèmes posés aux droits de l’homme, et nous n'avons aucune preuve solide que l'exposition aux droits de l'homme est en train de révolutionner leurs préférences en terme de politiques publiques. En fait, les éléments tangibles que nous avons collectés suggèrent que les élites font semblant d’être concernées par les droits de l’homme tout en vaquant à leurs occupations.

Nos conclusions ne devraient cependant pas être une source de désespoir. Tout d'abord, il y a des signes prometteurs d’une diffusion plus large ; dans certains endroits, sur certains indicateurs, les groupes nationaux de défense des droits de l'homme améliorent leur travail de prise de contact et de diffusion de leurs idées.

Plus important encore, nos enquêtes n’offrent qu'une photo instantanée à un temps donné. La mobilisation relative aux droits de l'homme est en revanche un processus à long terme. Au fil du temps, les défenseurs nationaux des droits de l’homme peuvent aller au-delà des élites pour atteindre les classes populaires de leurs pays.

Cependant, pour arriver à leurs fins, les organisations des droits de l'homme devront probablement élaborer des stratégies de mobilisation nouvelles et plus efficaces.

ABOUT THE AUTHOR

James Ron

James Ron tient la chaire Harold E. Stassen pour les affaires internationales à l’université du Minnesota et il est professeur associé au CIDE.

David Crow

David Crow est professeur associé d’études internationales au CIDE et l’ancien directeur du projet « les Amériques et le monde ».

Shannon Golden

Shannon Golden est chercheur associé à l’École Humphrey pour les Affaires Publiques de l’Université du Minnesota. Elle est titulaire d’un doctorat en sociologie.

 
 

 

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