Valeurs universelles, argent étranger: Les organisations locales de défense des droits de l’homme dans les pays du sud

Bien qu’elles bénéficient d’un soutien relatif sur le plan local, les organisations locales de défense des droits de l’homme (OLDH) dans le sud dépendent encore largement des financements extérieurs. Afin d’améliorer leur accès aux ressources locales, les OLDH devront repenser leurs stratégies de financement et peut-être reconsidérer certaines de leurs activités.


By: James Ron & Archana Pandya
November 13, 2013

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Quelle est l’importance du financement international pour les groupes locaux de défense des droits de l’homme à l’échelle mondiale ? Curieusement, peu de recherches ont été publiées à ce sujet. Sous la pression des nationalistes en colères et des gouvernements animés d’un esprit de revanche, les activistes des droits de l’homme et les donateurs préfèrent tenir les questions d’argent à l’écart des projecteurs.

Nous ne connaissons en effet que deux études. En 2006, un étudiant nigérien publia une recherche sur 20 des 100 groupes de défense des droits de l'homme de son pays, qui étaient pour la plupart soutenus par l’étranger. Deux ans plus tard, des chercheurs israéliens publièrent une étude basée sur des entretiens avec 16 des 26 groupes de défense des droits de l'homme du pays, et dirent que plus de 90 pour cent de leur budget provenait de l’Europe et des États-Unis. Cependant, aucune des études  n’éclairait les conditions ailleurs dans le monde.

Pour combler ce vide, nous avons commencé à interviewer 128 activistes des droits de l’homme de 60 pays du sud et d’anciennes régions communistes. Nous avons ensuite dressé les listes de groupes locaux de défense des droits que nous avons pu trouver à Rabat et à Casablanca (Maroc), à Mumbai (Inde), à Mexico et à San Cristobal de las Casas (Mexique). Notre équipe a identifié au total 189 groupes, qui étaient tous non gouvernementaux, avec un siège social établi localement, qui étaient non affiliés sur le plan politique et légalement déclarés. 

Parce que les ONG sont réticentes à discuter de leurs finances avec des étrangers, nous avons commencé avec une question générale : à votre avis, quel est le pourcentage d’organisations des droits de l’homme dans [votre pays] recevant un financement substantiel de la part de donateurs étrangers ? nous avons résumé leurs réponses dans la figure A ci-dessous. 

Les estimations médianes allaient de 84% à Rabat et à Casablanca à un minimum de 60% à Mumbai. Les estimations indiennes et mexicaines étaient indiscernables statistiquement, étant donné la proximité dans les estimations et la petite taille des échantillons concernés.

Ensuite, nous avons demandé aux personnes interrogées : à votre avis, combien d’organisations de défense des droits de l’homme dans [votre pays] collectent localement des fonds importants ? Nous résumons ces réponses dans la figure B ci-dessous. 

 “Très peu” fut la réponse la plus courante et les réponses étaient indiscernables statistiquement entre les échantillons. 

Nous avons ensuite demandé aux personnes interrogées si leur propre organisation recevait des fonds étrangers et le nombre de réponses positives allait de 67% à 89% par échantillon, comme résumé dans la figure C. 

Cela ne dit cependant pas grand chose sur le poids relatif des fonds étrangers. Les questions budgétaires précises étaient trop sensibles pour nos enquêtes en face-à-face, mais 49 personnes interrogées ont d’elles-mêmes donné des informations sur la part des fonds étrangers dans le budget annuel de leur organisation. Pour tirer parti de ces données, nous avons envoyé des enquêtes de suivi à l’ensemble de nos 233 sondés et avons reçu des détails de la part de 47 personnes supplémentaires. Nous résumons l’ensemble des 96 réponses dans la figure D ci-dessous.

Dans trois des quatre échantillons, les personnes interrogées ont dit que les fonds étrangers constituaient plus de la moitié du budget de leur organisation. Mumbai était l’exception, probablement en raison des restrictions de longue date en Inde sur les aides extérieures aux organisations locales.

Pourquoi l’aide étrangère domine-t-elle?

 
Est-ce la pauvreté?  

De nombreux sondés ont dit que leur pays était trop pauvre pour soutenir les groupes locaux de défense des droits de l’homme. Cependant, en examinant de plus près, cette explication ne semble pas fondée. Prenons l’étude israélienne citée ci-dessus, qui a révélé que les groupes locaux de défense des droits dépendent fortement de l’aide étrangère. En 2008, l’année où la recherche est apparue, le revenu par habitant ajusté en terme de parité de pouvoir d’achat était de 25 600 $, le plaçant au 38ème rang sur 138 pays dans le monde. Quelles que soient les raisons de la dépendance à l’aide étrangère des groupes de défense des droits de l’homme israéliens, le revenu par habitant n’en fait pas partie. Regardons aussi la figure A : les personnes interrogées ont indiqué que les groupes des droits au Maroc étaient plus susceptibles que ceux en Inde de recevoir une aide étrangère « significative » mais le revenu par habitant au Maroc était 25% plus élevé qu’en Inde. Et alors que les estimations des sondés pour l’Inde et le Mexique était indiscernables statistiquement, le revenu par habitant au Mexique était 77% plus élevé qu’en Inde.       

Le revenu par habitant n’est apparemment pas un facteur d’explication probant.

Qu’en est-il de la culture ?

Peut-être que les gens ordinaires ne soutiennent pas les groupes des droits de l’homme parce qu’ils sont contre les idées liées aux  droits de l’homme ? En Israël, les experts disent que les citoyens juifs associent le terme « droits de l’homme » avec les intérêts palestiniens. Étant donné les tensions israélo-palestiniennes, les juifs israéliens ne refusent-ils pas tout simplement de financer les alliés de leurs ennemis ?

Encore une fois, un examen plus attentif suggère le contraire. En 2003, une enquête israélienne a révélé que 53% de la population pensait qu’il était « très important » (20%) ou « assez important » (33%) de protéger les droits des palestiniens. En 2008, une autre enquête a révélé que 52% de la population pensait que les ONG israéliennes étaient des sources d’information « très » (9%) ou « assez » (43%) fiables dans le domaine des droits de l’homme. Avec ce nombre de partisans dans un pays relativement riche, les groupes des droits israéliens devraient en théorie collecter au moins un peu d’argent localement. Alors pourquoi n’est-ce pas le cas ? 

D'autres études montrent que les idées des droits de l’homme bénéficient d’un large soutien international. En 2008, un consortium mondial a demandé à 47 241 personnes dans 25 pays, leur opinion sur des droits de l’homme spécifiques, comprenant la torture, les droits politiques, les droits des femmes, la liberté religieuse et les droits économiques et sociaux. Dans tous les pays, ils ont trouvé que les normes exprimées dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme recevaient « un soutien robuste », tout comme la notion d’intervention des Nations Unies pour promouvoir ces idéaux. Mais surtout, les enquêteurs ont trouvé peu de soutien pour la notion que les populations mondiales vivent dans des univers moraux différents.

Certaines questions relatives aux droits de l’homme sont bien sûr sensibles et sont donc probablement susceptibles de rencontrer des résistances sociales ou religieuses importantes ; les questions concernant l’égalité homme-femme, la famille et la sexualité sont celles qui viennent tout de suite à l’esprit. Cependant, nos propres enquêtes montrent que les groupes locaux des droits de l’homme bénéficient d’un soutien local assez significatif, comme c’est le cas en Israël. 

La figure E affiche les résultats de nos enquêtes nationales, au Mexique et en Colombie, et régionales, en Inde (Mumbai) et au Maroc (Rabat et Casablanca). Nous avons demandé à plus de 6000 personnes leur degré de confiance dans les groupes des droits de l’homme de leur pays, selon une échelle de 0 à 1 pour leur réponse, avec 1 représentant le degré de confiance le plus élevé. 

Les groupes des droits de l’homme ont reçu des scores assez élevés, de 0,43 au Maroc à 0,59 au Mexique. Avec ce type de soutien local, ces groupes devraient théoriquement être capables de récolter des fonds localement. 

Alors pourquoi n’est-ce pas le cas ? 

Les raisons sont variées. De nombreuses personnes interrogées ont cité la crainte de représailles de la part du gouvernement ; les citoyens n’ont pas donné d’argent aux groupes des droits de l’homme parce que ces donateurs potentiels craignaient que le gouvernement ne cherche à se venger. D’autres sondés ont dit que les organisations des droits de l’homme elles-mêmes rechignent à récolter des fonds localement parce qu’elles ne veulent pas être en proie a des pressions politiques. Les partis politiques, les individus fortunés et les entreprises locales peuvent être disposés à verser de l’argent mais ils pourraient avoir des exigences excessives en retour. Les personnes interrogées ont souvent dit que les donateurs internationaux, qui sont éloignés, exercent moins de contrôle politique que les éventuels bienfaiteurs locaux.  

Une des explications les plus courantes donnée par nos sondés concernait les préférences philanthropiques. Bien que presque tous les pays aient un secteur caritatif, les particuliers philanthropes, ainsi que les organisations caritatives, dans le sud de la planète, préfèrent souvent orienter leur argent vers des projets concrets, comme la construction d’écoles ou d’hôpitaux, ou des services tangibles, comme l’alimentation, le logement et les vêtements. Le travail des groupes des droits de l’homme, en revanche, semble intangible et étranger. Ici, ce ne sont pas les principes des droits de l’homme eux-mêmes qui posent problème mais plutôt le style des droits de l’homme basé en tant que tel sur la recherche, la sensibilisation du public, l’analyse des politiques et le lobbying. 

Dans les cercles de donateurs internationaux, les droits de l’homme sont un thème reconnu, avec des procédures d’application bien huilées et des budgets réservés. Les donateurs locaux sont susceptibles d’être sceptiques et idiosyncratiques, mais les donateurs internationaux sont facilement convaincus ; ils soutiennent déjà ce type de travail. Bien que le travail de défense des droits de l’homme soit une « chose » acceptée internationalement, il lui faut encore devenir largement populaire dans beaucoup de pays du sud.

Enfin, les activistes des droits de l’homme doivent composer avec la désagréable possibilité que le travail qu’ils font ne soit tout simplement pas suffisamment utile. William Easterly, un critique du développement, écrit avec éloquence que l’aide internationale est souvent gaspillée sur des projets pour lesquels la demande de la population est bien mince. Quand une demande réelle existe, avance-t-il, les entrepreneurs du développement vont trouver un moyen de répondre à ce besoin. Si le travail contemporain sur les droits de l’homme n’attire pas beaucoup d’acheteurs « locaux », peut-être n’a-t-il pas trouvé comment offrir quelque chose de voulu par suffisamment de personnes, dont elles ont besoin et qu’elles sont prêtes à soutenir financièrement ?

Pour récolter plus de fonds localement, les groupes des droits de l’homme devront embaucher un nouveau type de personnes, développer de nouveaux liens sociaux et bâtir de nouvelles capacités en terme de recherche de financements. Ils pourraient aussi avoir besoin de trouver une meilleure « niche commerciale » dans laquelle ils offrent quelque chose de si précieux que les donateurs locaux, petits et grands, voudront mettre la main à la poche. 

Partout dans le monde en développement, les groupes nationaux de défense des droits de l’homme ont convaincu les donateurs internationaux que leur travail est utile, significatif et mérite d'être soutenu. Maintenant, la véritable tâche consiste à convaincre leurs publics, riches et pauvres, de la même chose.


James Ron tient la chaire Harold E. Stassen pour les affaires internationales à l’université du Minnesota et il est professeur associé au CIDE.

Archana Pandya est rédactrice en chef de openGlobalRights.

 
 


 

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