Le changement climatique aggrave-t-il les violences sexistes dans les îles du Pacifique ?

Dans les îles du Pacifique, les inégalités entre les sexes et les violences sexistes sont exacerbées par le changement climatique et ses effets, notamment les catastrophes naturelles, les mouvements migratoires et les déplacements de population. Ces évolutions ne sont cependant pas nécessairement inéluctables.


By: Erin Thomas & Megan Lee Candolfi
November 14, 2019

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Photo: Jeff Tan/The Pacific Climate Warriors (Some rights reserved)


Le lien entre les violences sexistes et la crise climatique est un fait reconnu et la région des îles du Pacifique est déjà en proie à cette triste réalité. Les catastrophes naturelles et la dégradation de l’environnement amplifient les inégalités entre les sexes et affaiblissent les facteurs permettant de prévenir la violence contre les femmes et les jeunes filles. Ceux qui luttent contre les violences sexistes doivent prendre en compte l’impact de la crise climatique dans leurs efforts pour que la justice de genre devienne une réalité.

S’agissant de l’inégalité entre les sexes, la crise climatique est un facteur aggravant. Les phénomènes météorologiques extrêmes et la dégradation, à long terme, de l’environnement, menacent l’habitat, les moyens de subsistance et le tissu social. Ces effets négatifs touchent plus particulièrement les femmes et les jeunes filles. La Banque mondiale a indiqué que les catastrophes naturelles ont particulièrement tendance à amplifier tant les forces que les faiblesses d’un système social qui, dans la plupart des cas, accroît l’inégalité entre les sexes.

S’agissant de l’inégalité entre les sexes, la crise climatique est un facteur aggravant.

Les conséquences de la crise climatique touchent différemment les populations dans le monde. Bien que les pays du Nord de l’hémisphère aient contribué de manière disproportionnée à la crise climatique, les effets néfastes immédiats sont ressentis dans les pays du Sud. Le Pacifique, en particulier, a été le plus directement touché à bien des égards. Par exemple, la plupart des Pays insulaires du Pacifique abritent, sur leurs côtes, un bassin important de population dont les moyens de subsistance et la pérennité sont liés à l’environnement écologique. La montée du niveau des mers, les ondes de tempêtes, les fortes marées, les inondations, et les cyclones d’une intensité et d’une fréquence de plus en plus fortes, mettent les populations en danger.

L’allure à laquelle s’aggrave la crise climatique amplifie les dépossessions, la marginalisation, le déracinement culturel, et la discrimination, menaçant notamment la sécurité et la survie des femmes et des jeunes filles. Comprendre le lien, au niveau local, entre crise climatique et justice de genre est une nécessité, et les recherches sur le Pacifique ont souligné plusieurs lignes de fracture. Nous nous penchons ici sur les catastrophes naturelles et les déplacements de population afin d’élaborer des solutions systémiques.

Les catastrophes naturelles

Selon un rapport de l'Organisation mondiale de la santé, les catastrophes naturelles peuvent accroître la gravité des violences conjugales car les femmes sont coupées des réseaux de soutien qui offrent une protection. Au Vanuatu, après deux cyclones tropicaux en 2011, le centre de conseil pour les femmes de Tanna a signalé une hausse de 300 % des cas de violence domestique. Il a été clairement établi que le risque de violence sexuelle contre les femmes et les enfants est plus élevé pendant les catastrophes naturelles qu’en dehors de ces périodes. Un grand nombre de ces attaques ont lieu dans des abris de fortune.

Même les catastrophes naturelles qui évoluent lentement, comme les sécheresses, peuvent exposer les femmes à un niveau de risque plus élevé. Dans les Îles Marshall, le chef d’un groupe local de défense des femmes a déclaré que, durant la sécheresse « quand elles n’ont pas suffisamment d’eau, les femmes ne peuvent pas cuisiner, faire la lessive ou préparer les vêtements de leur mari et elles peuvent être violentées par leur partenaire ». La présidente du Conseil des femmes de Chuuk indiqua que « lors des sécheresses à Chuuk, les jeunes femmes qui doivent marcher une distance plus longue pour se rendre au puit afin de chercher de l’eau peuvent être victimes d’agression sexuelle ». Des viols et des agressions contre les femmes et les enfants qui vont chercher de l’eau et du bois pour faire le feu sont fréquemment signalés après une catastrophe naturelle ou un changement environnemental radical.

Cette recherche illustre plusieurs lacunes dans les stratégies de réponse aux catastrophes naturelles pour les femmes et les jeunes filles. Dans notre réflexion sur la justice de genre, nous pouvons améliorer les stratégies de suivi et d’évaluation, concevoir des abris temporaires plus sûrs, soutenir les réseaux sociaux formels et informels, et créer des plans d’urgence pour les centres de crise dans les zones ayant été touchées par une catastrophe naturelle. Néanmoins, ce n’est pas ce que la communauté des droits humains peut faire qui importe mais plutôt ce qu’elle devrait faire, et les femmes du Pacifique doivent être les premières concernées.

Mouvements migratoires et déplacements de population

Les déplacements de population, les réinstallations, et les mouvements migratoires vers des îles dont le relief est plus élevé ont commencé dans plusieurs pays alors que les terres basses deviennent inhabitables. Malgré les effets inéquitables et de plus en plus irréversibles de la crise climatique, les migrations liées au climat ne sont pas une réalité inéluctable. Si les observateurs parlent de  réfugiés climatiques et d’îles vulnérables qui sombrent et seront bientôt rayées de la carte, l’ONG 350 Pacific Climate Warriors nous rappelle que « Nous ne sommes pas en train de nous noyer, nous sommes en train de nous battre ». Dans l’urgence climatique, le risque et la capacité à résister sont deux aspects tout aussi importants.  

Si 17,2 millions de personnes ont été déplacées en 2018 à cause des catastrophes naturelles, le nombre d’habitants touchés est particulièrement élevé dans le Pacifique dont une partie importante de la population a été affectée. Ce chiffre ne prend pas en compte ceux qui décident de déménager face aux effets plus longs à se matérialiser des catastrophes naturelles comme dans le cas des sécheresses et de la hausse du niveau des mers. Bien que de nombreux facteurs entrent en ligne de compte dans la décision de migrer, une recherche menée en 2017 par l'Université d’Otago affirme que le climat est le facteur le plus prédominent et que cela est de plus en plus vrai. Les personnes déplacées de force n’ont que peu de contrôle sur le lieu où se rendre ainsi que sur le moment et sur la manière.

Si les observateurs parlent de  réfugiés climatiques et d’îles vulnérables qui sombrent et seront bientôt rayées de la carte, l’ONG 350 Pacific Climate Warriors nous rappelle que « Nous ne sommes pas en train de nous noyer, nous sommes en train de nous battre ».

Les mouvements et les déplacements de populations sont des sujets importants sur lesquels se pencher en matière de justice de genre. Dans le Pacifique, les femmes sont rarement propriétaires, ce qui peut ne les laisser que faiblement protégées en cas de déplacement ou de migration. Si c’est l’homme qui migre alors qu’il est le chef de famille, les femmes se retrouvent souvent avec des responsabilités supplémentaires au sein du ménage et de leur communauté tout en disposant de ressources moindres. Les migrations vers les centres urbains fragilisent les systèmes de soutien social et les moyens de subsistance en séparant les familles et en fractionnant les communautés. Les femmes et les jeunes filles sont moins protégées et plus menacées d’être victimes de violences sexistes.

Dans le domaine des migrations climatiques, les chercheurs qui étudient le Pacifique insistent sur le fait que la réalité des déplacements de population a été documentée, cependant, les recherches ne se penchent toujours pas sur les dispositifs de soutien nécessaires en faveur des migrants. Pour aller de l’avant, il faut bien comprendre la situation des personnes déplacées mais il est également nécessaire que les pays et les communautés d’accueil se préparent à recevoir ceux qui migrent.

Identifier les lacunes et faire évoluer les choses

Dans sa lutte contre les violences sexistes, la communauté des droits humains doit s’orienter sur le lien entre la justice de genre et la justice climatique dans le Pacifique. Nous devons mener une réflexion critique, au niveau local, national, et international, sur les systèmes qui font obstacle à la justice de genre. Sur le plan international, les chercheurs peuvent réfléchir sur le droit international et aux moyens de protéger les femmes face aux effets du changement climatique. Au niveau national, les pays d’accueil peuvent réfléchir à la manière de préparer leurs citoyens à recevoir les migrants potentiels en prenant en compte la dimension culturelle et la question du genre. Au niveau local, les défenseurs des droits doivent soutenir les initiatives visant à renforcer les réseaux, dans la société civile, de soutien formels et informels qui, dans le cadre des stratégies permettant de répondre aux catastrophes naturelles et de s’y adapter, viennent en aide aux femmes.

Simultanément, il est nécessaire de redoubler d’efforts dans la lutte contre la crise climatique, et notamment de mettre les pays du Nord face à leurs responsabilités. C’est le travail qui est mené par des organisations comme Micronesia Climate Change Alliance, Pacific Students Fighting Climate Change, et 350 Pacific Climate Warriors. La communauté des droits humains doit se montrer solidaire sur la question de la justice climatique et soutenir les femmes qui, dans le Pacifique, sont en première ligne dans ce combat contre le changement climatique et en faveur de la justice de genre.

 


Erin Thomas est chargée de recherche de l’organisation de défense des droits humains International Center for Advocates Against Discrimination (ICAAD). Basée à Auckland en Nouvelle-Zélande, elle travaille plus particulièrement sur les droits humains dans les îles du Pacifique, notamment sur les violences sexistes, la justice climatique et les réparations pour les essais nucléaires, ainsi sur que le droit international relatif aux droits humains.

Megan Lee Candolfi est chercheuse au International Center for Advocates Against Discrimination (ICAAD). Elle réside à New York et possède une expérience dans le domaine des politiques publiques internationales et des services sociaux pour les immigrants et les réfugiés. Ses recherches actuelles s’inscrivent à la frontière entre les violences sexistes et la justice climatique.


 

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