Lutter contre la stigmatisation : protéger la santé mentale des défenseurs africains des droits humains

Alors que de nombreux pays adoptent un nombre croissant de traités internationaux sur les droits humains et les transposent dans leur droit, les défenseurs des droits humains, au cours de ces dernières décennies, ont commencé à surveiller ces normes et à s’opposer aux gouvernements, aux entreprises, et à certains des systèmes les plus profondément établis. Mais la nature conflictuelle de ce type de travail ne peut se faire sans heurts et le prix à payer peut être élevé, notamment sur le plan personnel.

Suite à ce qu’ils ont connu ou constaté, vont jusqu’à se suicider et perdent leur vie en luttant pour la justice, l’égalité et contre la discrimination.

En qualité de défenseur des droits humains travaillant dans un domaine fortement controversé en Afrique (le mouvement LGBT), j’ai connu et constaté directement les effets du stress chronique et des traumatismes dans le domaine des droits humains. Par exemple, mes collègues sont nombreux à avoir connu la dépression, le stress et la peur lorsque les tabloïdes publient des articles sur eux et sur leur travail. De nombreux autres défenseurs des droits humains présentent des signes multiples de traumatismes, directs ou indirects, tels que l’insomnie, la toxicomanie, la paranoïa, le repli sur soi et l’hypervigilance, qui sont tous des symptômes courants de l’état de stress post-traumatique (ESPT).  Certains défenseurs des droits humains, suite à ce qu’ils ont connu ou constaté, vont jusqu’à se suicider et perdent leur vie en luttant pour la justice, l’égalité et contre la discrimination. On parle rarement de la santé mentale des défenseurs des droits humains qui sont, comme d’autres professionnels (p.ex. les infirmiers, les policiers, les ambulanciers) en proie aux traumatismes. Cependant, l'Organisation mondiale de la santé suggère que mieux sensibiliser sur la santé mentale pourrait améliorer l’accès aux soins et les résultats dans leur ensemble.


Flickr/World Bank Photo Collection (Some rights reserved)

There are many issues blocking human rights workers in Africa from accessing appropriate mental health care, but three in particular stand out: stigma, social support, and lack of knowledge.


En Afrique, cette réticence à chercher de l’aide pour les problèmes émotionnels ou psychologiques ainsi que la prise de conscience insuffisante, sont particulièrement fortes. De nombreux états africains, comme le Ghana, n’ont pas pu ou voulu fournir des services de santé mentale, ouvrant la porte aux « camps de prière », qui sont sous l’influence du fait religieux et de mythes, pour les personnes souffrant de troubles psychiatriques. Une estimation récente souligne que 75 % de la population des pays à revenu faible ou intermédiaire ne bénéficie pas des services de santé mentale dont elle a besoin, suggérant qu’en Afrique sub-saharienne, la plupart des gens qui souffrent de dépression, d’anxiété, et d’autres problèmes de santé mentale n’ont pas un accès adéquat aux soins appropriés. Les problèmes de santé mentale qui peuvent être traités sont mal gérés ou négligés et ce même par les gouvernements.

Les défenseurs africains des droits humains voient l’accès aux soins de santé mentale adéquats être entravé par de nombreuses problématiques dont trois se distinguent tout particulièrement : la stigmatisation, le soutien social, et le manque de connaissance. Premièrement, dans de nombreux pays africains, la stigmatisation touchant les problèmes de santé mentale est très négative et souvent empreinte de mythologie, et dans certains cas, les personnes souffrant de troubles graves de santé mentale sont suspectées d'être des sorcières ou d'être possédées par l'esprit du mal. Les défenseurs des droits humains, qui sont censés être des piliers solides et des guerriers au service des plus vulnérables, ne peuvent pas se permettre d’apparaître faibles ou instables dans une région où nombreux sont ceux qui voient déjà les droits humains comme étrangers ou opposés à la culture traditionnelle africaine. Comme l’a indiqué Vincent Nuwagaba, un activiste social qui a dans le passé travaillé avec la Foundation for Human Rights Initiative (FHRI) : « J’ai été arrêté… torturé, détenu et libéré sans aucune inculpation. Parfois, la police m’arrête, me place en détention ou m’emmène à l’hôpital psychiatrique Butabika en me disant que je suis fou ».

Le fait de travailler sur des questions controversées (par exemple, les droits des personnes LGBT) est particulièrement problématique dans des pays comme l’Ouganda où l'homosexualité est un crime. Non seulement les militants font face à de possibles poursuites pénales, car ils peuvent être punis au motif qu’ils encouragent « des délits qui vont contre-nature » en raison de leur travail en tant que défenseur des droits humains (ce qui est en soi une cause d’anxiété sévère), mais ils courent également le risque d’être accusés de souffrir de troubles psychiatriques s’ils sont eux-mêmes homosexuels ou suspectés de l’être. Frank Mugisha, le directeur exécutif de Sexual Minorities Uganda, fait la remarque suivante : « Le militantisme en faveur des personnes LGBTI [en Ouganda] génère une forte paranoïa chez les militants en pensant au fait d’être du mauvais côté de la loi et qui, pour la plupart d’entre eux, se réveillent en ayant le sentiment de pouvoir être arrêtés… Et ainsi, les pensées les plus négatives qui sont dans leur esprit provoquent des problèmes de santé mentale ; tous les cerveaux ne peuvent pas gérer [toutes] les situations au même moment ».

Deuxièmement, les défenseurs des droits humains peuvent être confrontés au manque de soutien social car ils sont souvent en dehors de leur foyer, en voyage dans des zones isolées, ou en train de se cacher car ils sont menacés. Ce n’est pas un mode de vie favorable au développement d’un réseau de soutien solide. Ceux qui travaillent dans ce domaine s’appuient souvent en premier lieu sur les autres militants des droits humains qui sont soumis au même type de stress. Dans de nombreux pays africains, c’est encore plus vrai si la peur de poursuites judiciaires ou de violences amène les militants à s’isoler et à se confiner à un petit groupe de personnes en qui ils ont confiance. Faire confiance à un thérapeute ou à un psychologue que l’on ne connaît pas et aborder des sujets qui peuvent, dans certains pays, aller contre la loi, implique un véritable et important acte de foi. Le manque de confiance et de soutien social, comme le conseil entre confrères ou l’accès aux psychothérapeutes, signifie que de nombreux militants ne parlent pas de leurs préoccupations qui auraient pu être résolues en atténuant l'exclusion sociale ou en se confiant à des confrères ou à des thérapeutes.

Troisièmement, un manque généralisé de connaissance empêche de nombreux défenseurs des droits humains à chercher de l’aide. Les organisations africaines de défense des droits humains évitent souvent de parler de la santé mentale des militants car elles ont peur que leurs conseils ou leurs actions de sensibilisation puissent être ignorés si leurs employés se voient injustement pointés du doigt. Selon mon expérience, nombreux sont les défenseurs des droits humains qui évitent de chercher de l’aide car ils ont peur que même leurs confrères les qualifient de « fous ». Généralement, le fait que voir un psychologue n’est pas réservé aux personnes souffrant de maladies mentales semble être largement méconnu dans la région. Pour les défenseurs des droits humains, le déni et le refus de chercher une thérapie appropriée les rend vulnérables aux problèmes de santé et aux dépressions nerveuses.

Venir à bout de la stigmatisation des maladies mentales est un défi, particulièrement en Afrique. Mais les organisations de défense des droits humains devraient envisager la mise en place de programmes récurrents visant à s’attaquer aux problèmes de santé mentale, à promouvoir le fait que rechercher de l’aide est un signe de résilience plutôt que de faiblesse, et à démontrer qu’une bonne santé mentale améliore la productivité et le niveau de performance de leurs employés. Il faut parler de la santé mentale chez les défenseurs des droits humains afin que ces derniers puissent préserver leur santé en travaillant à atteindre les objectifs universels des droits humains pour tous. Mugisha admet : « j’étais paranoïaque et j’ai fini par avoir recours à de nombreux thérapeutes afin d’évacuer les pensées négatives de [mon] esprit… certaines personnes ne croient pas aux thérapeutes mais ils apportent une aide. Pour continuer à faire notre travail, nous devons [les voir] ».

Dans un domaine où les travailleurs sont fréquemment sujets aux traumatismes, au surmenage, et au stress chronique, réserver des financements dans le but de protéger de manière préventive la santé mentale des militants profiterait à l’ensemble du mouvement en faveur des droits humains. Nous devons arrêter de traiter les défenseurs des droits humains comme s’ils étaient insignifiants ou invincibles : après tout, nous sommes tous humains et les militants qui souffrent de surmenage ne sont d’aucune aide pour personne.