Les droits de l’homme sont révolutionnaires: en principe, pas en pratique

La pratique des droits de l’homme est en incohérence totale avec le caractère subversif de ses normes et ce conflit pose un problème au mouvement.


By: Joel R. Pruce
June 23, 2015

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Dans son article éloquent, Doutje Lettinga nous invite à examiner d’un œil critique la relation entre le militantisme transnational des ONG et le militantisme communautaire révolutionnaire, et le contraste est en effet saisissant. Quand les militantes Nadia Tolokonnikova et Masha Alyokhina ont quitté les Pussy Riot et sont apparues plus tard en 2014 lors du concert d’Amnesty International « Bringing Human Rights Home » on était bien loin de leurs origines radicales avec le collectif artistique, Voina. Participer à un évènement se tenant dans une salle de basketball professionnel, parrainé par des multinationales et accessible uniquement aux personnes pouvant s’offrir le prix élevé du billet ne constituait pas exactement un acte de résistance. En effet, les membres restants des Pussy Riot ont critiqué leurs camarades pour avoir rejoint le courant dominant, faisant remarquer que « la plaidoirie institutionnalisée » contrastait fortement avec les mouvements radicaux pour l’émancipation.

Mais la réponse initiale et instinctive à la question pertinente de Lettinga « Les droits de l’homme internationaux sont-ils vraiment révolutionnaires ? » pourrait être « très révolutionnaires ! » Après tout, les droits de l’homme appellent à une confrontation entre les citoyens et l’État. Ils contestent l’exercice arbitraire du pouvoir et corrigent les excès du marché. Revendiquer le fait que la dignité des individus devrait être une priorité dans les décisions politiques et sociales est un acte subversif. Seuls les véritables radicaux essaieraient d’exiger que les puissants soient transparents et responsables. Et les droits de l’homme cherchent précisément à faire cela en bousculant les hiérarchies traditionnelles et en remodelant la société en accord avec leurs nobles aspirations. Les droits de l’homme mobilisent les ressources et s’appuient sur les réformes légales pour un meilleur respect de l’intégrité physique, protéger les vulnérables et rendre la justice de manière équitable. Construire un ordre politique idéal fondé sur les droits impliquerait une transformation fondamentale de tout État ayant jamais existé. Si les droits de l’homme expriment une vision utopique, ils doivent alors être profondément révolutionnaires.

Si ces principes saisissent l’essence des droits de l’homme, alors pourquoi les militants radicaux comme les membres restants des Pussy Riot prendraient-ils leurs distances avec une si noble entreprise ? Qu’est-ce qui explique ce conflit et comment comprenons-nous ses origines et son impact ?

Stephen Hopgood décrit Amnesty International comme ne reposant sur aucune « pierre angulaire » : aucune condition préalable à l’adhésion, aucune mise à l’épreuve philosophique, aucune audition, aucun engagement de bonne foi, aucun serment de fidélité, pas d’appartenance à un parti politique et aucune barrière à l’entrée. Sous l’angle idéologique de la Guerre froide, c’était perçu comme une caractéristique attrayante. Les droits de l’homme étaient un fourre-tout pour les libéraux mécontents, attirés par les croisades morales et la poursuite de la justice. Les organisations de défense des droits de l’homme se positionnaient en tant qu’alternative, une approche convenable de la politique basée sur le plus petit dénominateur commun. C’est, d’une certaine façon, la force et le sens des droits de l’homme universels. Ils correspondent à toutes les visions du monde que vous puissiez avoir, sans aucun point d’ancrage ou de rattachement. Les droits de l’homme peuvent être personnalisés et peuvent servir une multitude de fonctions.


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« Les droits de l’homme peuvent être personnalisés et peuvent servir une multitude de fonctions. »


En tant que source de normes et d’idées dans le monde, les droits de l’homme en sont venus à signifier quelque chose pour tout un chacun.

Des acteurs surprenants apparaissent dans ce vide idéologique. En tant que source de normes et d’idées dans le monde, les droits de l’homme en sont venus à signifier quelque chose pour tout un chacun. Les conservateurs défendent la liberté de parole et d'expression tout en ignorant les menaces contre les travailleurs. Les syndicats utilisent le discours des droits de l’homme mais s’opposent à ce que ces droits soient conférés aux travailleurs immigrés. Les catholiques qui s’opposent à l’accès aux soins médicaux pour les femmess’expriment en faisant référence aux droits de l’homme et à la liberté religieuse. Les droits de l’homme sont appropriés et sélectivement appliqués sur l’ensemble du spectre politique, des campagnes de BDS à celles portant sur les droits des hommes, et ce en dehors de tout contrôle et sans aucune légitimité. Parfois, les « droits de l’homme » ne semblent rien vouloir dire du tout en particulier. Ils sont des revendications politiques dénuées de toute substance politique. On trouve de tout dans le monde de la défense des droits de l’homme et c’est exactement ce qui pose problème.

Le fait que les droits de l’homme endossent ce rôle sur la scène internationale du 21ème siècle est dû à l’intégration des valeurs relatives aux droits de l’homme par les grandes ONG transnationales au cours des cinquante dernières années. La volonté de construire une large base citoyenne oblige les organisations à mener des campagnes de mobilisation et de sensibilisation destinées au grand public. Les ONG transnationales de défense des droits de l’homme fuient véritablement tout ce qui ressemble à une base conceptuelle afin de plaire à l’audience la plus diverse. Bricoler des coalitions opportunistespeut permettre aux militants de gagner des victoires à court terme mais a également pour résultat de vider tout mouvement embryonnaire de sa substance. Les grandes organisations sont nombreuses à vouloir être perçues par les élus et les dirigeants d’entreprises comme des partenaires à courtiser et non pas comme des adversaires à craindre. Lettinga est absolument correcte quand elle attire l’attention sur le fait que l’impartialité est une tactique qui sert également cet objectif : renforcer la crédibilité, même lorsque cela a pour effet de réduire la capacité à faire pression en faveur de changements structurels.

Résoudre le débat sur la nature révolutionnaire des droits de l’homme repose sur un paradoxe de forme et de contenu. La défense des droits de l’homme dans le monde est logée dans des institutions professionnelles qui sont vues comme bureaucratiques, détachées et étrangères. Mais la forme des droits de l’homme est également exprimée dans les stratégies médias, marketing et de communication qui éliminent tout radicalisme afin de plaire au grand public. Le caractère rebelle des revendications des droits de l’homme est dilué par les stratégies de marque et les autocollants placés sur les véhicules. Le discours des droits de l’homme est affaibli lorsqu’il sort de la bouche de célébrités insipides qui cherchent uniquement à gagner en statut. Les efforts de sensibilisation qui reposent sur les plaidoyers médiocres basés sur l'affectif et les récits simplistes nuisent au contenu radical des droits de l’homme en ayant si peu d’estime pour les partisans potentiels en se plaçant à leur niveau plutôt que de les faire évoluer comme il se doit. Les droits de l’homme, tout comme l’art, « devraient élever et non pas flatter » et quand le mercantilisme et le consumérisme deviennent des piliers essentiels du combat en faveur des droits de l’homme, nous ne devrions pas être surpris que nos revendications soient tournées en dérision.

La pratique des droits de l’homme est en incohérence totale avec le caractère subversif du mouvement et les Pussy Riot ont exprimé avec éloquence cette contradiction dans leur lettre à Masha et Nadia. À moins que la communauté des droits de l’homme n’affirme sa voix, avec assurance, authenticité et un certain sens de l’autoréalisation, son discours continuera à être détourné et les militants communautaristes révolutionnaires continueront à chercher ailleurs des partenaires avec qui collaborer. Au lieu d’utiliser les Pussy Riot comme un soutien ou un coup publicitaire pour gagner en prestige culturel, les ONG de défense des droits de l’homme devraient apprendre de ces dernières ce qu’est le véritable radicalisme. Le moment prometteur dans lequel se trouve actuellement la communauté des droits de l’homme pourrait soit marquer un tournant vers une nouvelle direction positive, soit être le témoin d’un dernier soupir avant de sombrer dans l’insignifiance.


Joel R. Pruce est professeur adjoint des droits humains à l’université de Dayton. Joel dirige le projet «  force morale » du Centre pour les droits humains de l’université de Dayton qui a donné naissance à « Ferguson Voices : Disrupting the Frame » qui comprend un site web, un podcast, et une exposition. Joel est sur twitter @profpruce.


 

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