Il ne faut pas laisser tomber le « local » dans la ruée vers « l’internationalisation »

Nous ne pouvons pas nous permettre d’internationaliser les droits de l’homme aux dépends du contexte local. Dans un souci de pérennité et d’efficacité, les militants locaux doivent piloter et adapter les initiatives en matière de droits de l’homme par rapport à l’environnement local. 


By: Stanley Ibe
January 23, 2015

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L’année dernière, j’ai soutenu que l’expansion vers le Sud par les organisations de défense des droits de l’homme des pays du Nord devait compléter et non pas supplanter les initiatives existantes. La création et la gestion d’organisations dans les pays du Sud à partir de villes situées dans les pays du Nord freine parfois les tentatives visant à intensifier les actions locales de plaidoyer dans le domaine des droits de l’homme. Les priorités et le contexte local évoluent inévitablement et souvent assez rapidement. Mais quand le militantisme est impulsé par l’extérieur, l’incitation à donner la priorité à ce qui est le plus important pour les populations locales est faible ou inexistante.

Dans ce nouveau débat de openGlobalRights sur l’internationalisation des droits de l’homme, le militant colombien, César Rodríguez-Garavito partage mon opinion. Certaines organisations basées dans le Nord essayent de s’internationaliser, remarque-t-il, mais le « pouvoir de décision final a de grandes chances de rester au niveau des sièges sociaux (de ces organisations). » Après tout, les nordistes veulent garder le contrôle et, alors que la persistance de ce contrôle du Nord peut maintenir la cohésion à court terme, il va inévitablement aliéner les organisations du Sud à moyen et long terme tout en rendant également difficile la possibilité de répondre rapidement aux changements de contexte.


Oxfam International/Flickr (Some rights reserved)

Constance Okollet Ochom, a farmer and community mobiliser from Eastern Uganda addressing her community. When activism is driven from outside, there is little or no incentive to prioritize what matters most to local people.


Rodríguez-Garavito souligne un autre danger lié au fait que les ONG comme Amnesty International et Human Rights Watch qui s’internationalisent « sont susceptibles de privilégier la collaboration au sein de leur [propre] structure organisationnelle dispersée au niveau mondial », plutôt que de travailler avec de nouveaux partenaires du Sud. Là encore les raisons sont évidentes : les gens préfèrent rester dans leur zone de confort. Cependant, c’est également une recette certaine menant à l’exclusion.

La centralisation du financement dans l’hémisphère nord est également un problème majeur, comme le fait remarquer Wanja Muguongo de l’organisation africaine, UHAI EASHRI. Elle défend au contraire l’idée que « les investissements dans les actions de mobilisation en faveur des droits de l’homme doivent être stratégiques…informés par les bénéficiaires visés et réactifs face à leurs besoins spécifiques. » Je suis d’accord. Le soutien à long terme de projets dans les pays du Sud aide à maintenir les problématiques qui leurs sont propres sur le devant de la scène. D’un autre côté, les efforts sporadiques qui semblent entrer dans les objectifs stratégiques définis par le Nord ont tendance à garantir l’obtention de résultats éphémères. La meilleure option est clairement évidente : autonomiser les organisations de défense des droits qui sont basées dans les pays du Sud.

Le défi consistant à développer des partenariats sous le signe du respect est particulièrement aigu en Afrique. Il est vrai que les médias (traditionnels et nouveaux) ont donné la possibilité aux gens du monde entier de s’informer sur les événements se déroulant en Afrique. Malheureusement, ceci amène souvent les gens à supposer qu’ils comprennent les défis auxquels le continent est confronté et qu’ils peuvent, par conséquent, prescrire des solutions sans engager le dialogue avec les personnes directement affectées. Le danger, cependant, est que les médias se focalisent sur ce qui est « digne d’attention » en fonction de l’audience. Vu que les journalistes ne font pas toujours le tri entre les faits et la fiction, il incombe aux ONG et aux donateurs du Nord de se livrer à cet exercice qui nécessite d’être en contact avec les organisations du Sud et de posséder une certaine légitimité avec elles. Un certain nombre des plus grandes ONG basées dans le Nord ont commencé à reconnaître cet état de fait comme le montre la nouvelle tendance à élaborer conjointement des rapports sur les droits de l’homme (p.ex., « We’re Tired of Taking You to the Court » et « Waiting for the Hangman »). Il y a également eu un effort pour obtenir le soutien des organisations nationales afin de rédiger des déclarations et des lettres (p.ex., la Joint Letter to Ethiopian Prime Minister on Charges against Bloggers et Journalists et le Joint Statement on Droits de l’homme for All Post-2015).

Cependant les organisations du Sud doivent également renforcer leurs liens avec les organisations du Nord. Si nous sommes d’accord avec le fait que les Africains sont les mieux placés pour identifier les défis africains et pour y répondre, les ONG basées en Afrique doivent prendre l’initiative de développer des stratégies et des plans. Ce rôle de leadership servirait de base pour impliquer les organisations du Nord qui ont fait leurs preuves en matière de partenariats durables placés sous le signe du respect. Les standards ont besoin de ne pas changer même si les organisations qui les défendent sont basées dans les pays du Sud.

Plus tôt dans ce débat, Salil Shetty, Secrétaire général d’Amnesty, était d’accord avec le fait que dans les décennies précédentes, « implanter des sections [d’Amnesty] dans les pays du Sud était difficile pour diverses raisons, la principale étant probablement l’idée simpliste de transposer un modèle occidental au reste du monde. » C’est en effet un défi majeur pour Amnesty et pour la plupart des autres organisations du Nord. Mais il y a un autre défi : ne pas réussir à réunir le soutien nécessaire pour s’assurer que les idées liées aux droits de l’homme s’enracinent et se développent. Quand les gens dans les pays du Sud ont le sentiment que leur travail ne fait qu’avancer les intérêts de personnes vivant ailleurs, ils sont moins enclins à développer un intérêt personnel, et à s’engager  dans cette aventure. À l’inverse, lorsqu’ils identifient clairement un lien entre leur travail et leur expérience quotidienne, il est plus facile de lui dévouer une attention considérable.

Nous n’exigeons pas toujours un agenda mondial en matière de droits de l’homme. Des régions différentes ont des priorités différentes. 

Amnesty International semble avoir appris cette leçon avec sa nouvelle initiative, « Moving Closer to the Ground » (Se rapprocher du terrain) qui se traduit par la construction de nouvelles sections nationales « bien plus adaptées au contexte ». J’espère qu’ils résisteront à la tentation de diriger ces sections à partir de Londres et qu’ils feront preuve d’un véritable engagement pour permettre aux personnes locales, qui sont dotées de l’expertise et de l’expérience nécessaires, de diriger.

Une partie intégrale de ce leadership local est la compréhension que les initiatives mondiales n’ont pas toujours besoin de prévaloir. En effet, nous n’exigeons pas toujours un agenda mondial en matière de droits de l’homme. D’abord, des régions différentes ont des priorités différentes. Même là où il semble y avoir une problématique universelle de droits de l’homme à laquelle répondre, j’ai le sentiment que différentes régions peuvent souhaiter adopter des stratégies différentes dans cette optique. C’est pourquoi le leadership local est vital car il aide à définir le « succès » selon des critères réalistes qui ne sont pas déterminés sur le plan mondial en étant parfois inatteignables.

Il est possible d’avoir une perspective à la fois internationale et locale et de permettre au fait local de prévaloir lorsque c’est nécessaire. La diversité du monde rend cette combinaison nécessaire et mon expérience, ainsi que celle de nombreuses autres personnes, suggère que c’est la voie de l’avenir.

 


Stanley Ibe est avocat des droits de l’homme au Nigeria. Il travaille sur les droits de l’homme et sur les droits économiques, sociaux et culturels en Afrique ainsi que sur la réforme du système judiciaire.


 

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