La religion et les droits de l’homme : un partenariat avec une dose de pragmatisme

La religion et les droits de l’homme n’ont pas besoin d’être totalement séparés ou de travailler constamment main dans la main. Une approche au cas par cas, prenant en compte la réalité du terrain, est la solution la plus raisonnable. 


By: Adem Kassie Abebe
December 18, 2014

Available in:
English


La discussion actuelle sur la collaboration potentielle entre la religion et les droits de l’homme a généré des articles intéressants sur la manière dont la religion et les acteurs religieux peuvent nuire à la cause des droits de l’homme ou l’enrichir.

Larry Cox a écrit sur la manière dont les idéaux religieux de justice sociale ont donné un élan et une légitimité aux droits de l’homme, alors que Nida Kirmani écrivait sur la manière dont la religion inspirait et légitimait les violations outrancières des droits de l’homme. Les partisans d’une collaboration ont tendance à mettre l’accent sur le comportement et les actions de certains chefs religieux ou d’inspiration religieuse dans le domaine des droits de l’homme, alors que les sceptiques insistent sur les dangers potentiels de la collaboration pour les groupes vulnérables, tels que les femmes, les minorités et les LGBT.

Alors que la religion et les droits de l’homme peuvent converger sur les grands principes, leur application dans des circonstances spécifiques peut diverger et c’est ce qui se passe. Ces différences appellent à une utilisation sélective et limitée de la religion dans les mouvements de défense des droits de l’homme. 

Alors que la religion et les droits de l’homme peuvent converger sur les grands principes, leur application dans des circonstances spécifiques peut diverger et c’est ce qui se passe. Les droits des femmes en matière de reproduction ou les droits des minorités sexuelles sont de bons exemples. Ces différences appellent à une utilisation sélective et limitée de la religion dans les mouvements de défense des droits de l’homme. Lorsque des convergences existent sur certaines problématiques, les militants des droits de l’homme doivent travailler avec les chefs religieux, et utiliser leur crédit et leur crédibilité pour faire avancer ces causes. D’un autre côté, quand les chefs religieux font la promotion d’idées et de pratiques qui sont en contradiction avec les éléments essentiels des droits de l’homme, les militants doivent confronter et remettre en question leur discours et leurs arguments. Les militants peuvent même travailler avec les chefs religieux modérés pour contrer les opinions et les actions des chefs religieux rétrogrades.

Une approche qui n’exclut pas totalement la religion, ou qui n’approuve pas aveuglément la religion par principe, est préférable. La valeur et l’utilité du partenariat devraient être évaluées au cas par cas et de manière pragmatique. Tout comme les militants des droits de l’homme travaillent avec les communautés traditionnelles et leurs dirigeants, ils doivent travailler avec les communautés religieuses pour faire progresser la cause des droits de l’homme. Ignorer l’influence et l’utilité de la religion est peu judicieux.

Dans de nombreux pays, et en particulier dans les pays avec une population à dominante musulmane, il faut reconnaître l’influence de la religion et du droit religieux. Cependant, les articles publiés ici n’explorent pas suffisamment la manière dont un État peut trouver un équilibre entre la demande de reconnaissance officielle de la religion et les exigences liées aux droits de l’homme. Ils ne parlent pas de la manière dont certains dirigeants politiques essayent de tenir compte des revendications religieuses dans le cadre des droits de l’homme.

Au vu de la réalité sociale, culturelle et religieuse de certains États, exclure la religion et le droit religieux n’est pas seulement peu judicieux mais également irréalisable. Cependant, les États devraient être pragmatiques dans la reconnaissance de certains aspects du droit religieux. Ils ont besoin de reconnaître les grands principes et les finalités d’une religion spécifique ou des religions dans leur ensemble, tout en trouvant une manière de garantir les droits de l’homme fondamentaux.

Par exemple, la Constitution tunisienne de 2014 et la Constitution provisoire somalienne de 2012 reconnaissent expressément l’islam comme une religion d’État ainsi que son rôle potentiel dans l’élaboration des lois et dans l’action de l’État. Néanmoins, les constitutions ne permettent pas aux chefs religieux d’invalider les lois sur la base d’incompatibilités réelles ou perçues avec l’islam. De plus, les constitutions reconnaissent un certain nombre de droits et établissent des procédures et des institutions pour les faire appliquer. Dans les deux pays, la mesure dans laquelle les idéaux et principes religieux vont influencer (tant positivement que négativement) la reconnaissance des droits de l’homme, dépend des réalités politiques du moment et des opinions des forces politiques dominantes. Néanmoins, l’établissement de procédures claires pour assurer les droits est susceptible de garantir un certain niveau de protection aux droits de l’homme.


Demotix/Mohamed Krit (All rights reserved)

Members of the Constituent Assembly of Tunisia celebrate the passage of their country's new constitution.


De plus, la reconnaissance de l’application du droit religieux peut faire progresser contre toute attente les droits de l’homme en donnant à l’État l’opportunité de définir des contraintes et des mécanismes de contrôle.

Par exemple, les constitutions de certains États, comme la Constitution de la République fédérale démocratique d'Ethiopie, établissent ou permettent aux musulmans d’établir des tribunaux de la charia qui résolvent les litiges entre les musulmans, à condition que toutes les parties concernées aient reconnu la compétence du tribunal. Ceci permet d’assurer que seules les personnes qui acceptent le système seront soumises à la loi. En l’absence de cette approbation, les femmes et les autres groupes vulnérables seraient probablement forcés de se soumettre à ce droit. Ignorer  les lois personnelles musulmanes ne signifie pas nécessairement que le droit religieux ne va plus réglementer les comportements. Cela signifie uniquement que le système va opérer en dehors du cadre étatique, ce qui rend difficile de dire si les femmes et les autres groupes vulnérables sont bien traités et prive l’État de l’opportunité de corriger au moins les conséquences les plus néfastes de l’application du droit religieux.

Alors que la prise en considération des principes est importante pour forger un partenariat entre la religion et les droits de l’homme, la diversité et les contradictions sur le terrain exigent une approche plus pragmatique. En fait, un certain nombre d’organisations communautaires de défense des droits de l’homme collaborent et travaillent déjà activement avec les responsables religieux. Une approche raisonnable consisterait à évaluer les partenariats au cas par cas.


Adem Kassie Abebe est maître de recherche à la Fondation Max Planck pour la paix internationale et l’État de droit (Max Planck Foundation for International Peace and the Rule of Law). Il est également chargé de cours à l’université de Pretoria et professeur adjoint à temps partiel à l’université de Addis-Abeba. Il a publié à de nombreuses reprises  dans le domaine du droit constitutionnel comparé et sur les questions relatives aux droits de l’homme.

 
 


 

COMMENTS