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Pourquoi le futur des droits humains doit être placé sous le signe de l’espoir

Communiquer de manière positive n’est pas naturel pour les organisations de défense des droits humains qui sont vouées à dénoncer les violations des droits. Mais plaider en faveur des droits humains passe par la promesse d’un avenir plus radieux.


By: Thomas Coombes
February 19, 2019

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Communiquer de manière positive n’est pas naturel pour le mouvement de défense des droits humains qui est voué à dénoncer les violations des droits. En tant qu’acteurs des droits humains, nous sommes animés par le désir de dénoncer la souffrance et l’injustice dont nous sommes les témoins dans le monde entier. Cependant, les gens ont besoin que nous leur donnions de l’espoir et des moyens d’améliorer la situation, plutôt que des informations sur ce qui ne va pas.

Pour plaider en faveur des droits humains, nous devons promettre un avenir plus radieux. Au sein d’Amnesty International, nous avons pour habitude de dire qu’il vaut mieux allumer une bougie que maudire les ténèbres. Mais dans le mouvement des droits humains, nous passons beaucoup plus de temps à maudire les ténèbres. Nous voulons dénoncer les terribles souffrances afin de choquer les gens et les amener à agir. Mais en ne montrant que les abus, les gens commencent à croire que nous vivons dans un monde en crise et qu’aucune issue n’est possible. Ils acceptent cette réalité, se résignent, ou se tournent vers ceux qui prônent la division, renforcent les peurs et distillent un sentiment artificiel de sécurité.

Si le mouvement des droits humains sera toujours amené à dénoncer les violations, nous devons également donner aux citoyens la possibilité de s’unir derrière une cause, de mettre les gouvernements au défi d’agir selon leurs valeurs et de se rallier à notre manière de voir le monde. Une communication fondée sur l’espoir est tout simplement une stratégie intelligente pour faire basculer l’opinion publique non pas en disant ce qui est populaire mais en rendant populaire ce qu’il est nécessaire de dire.

Une communication fondée sur l’espoir consiste à mettre en avant ce à quoi nous aspirons et non pas seulement ce qui est fait. Vu que l'esprit humain s'adapte facilement aux mauvaises nouvelles, la conscience collective s’immunise à chaque dose de choc que nous lui administrons. En l’absence d’une vision alternative, concrète et crédible de ce que la situation devrait être, nous risquons de renforcer la perception des violations actuelles des droits humains comme une réalité certes regrettable mais cependant inévitable.

Le flot incessant de récits sur des situations de crise créé une image alarmante du monde dans notre esprit. Quand l’actualité se résume à des faits négatifs, sensationnels et exceptionnels, cela fausse notre façon de voir nos semblables, renforce la méfiance et nous rend aveugle face aux évolutions importantes mais prévisibles, comme Rob Wijnberg l’a soutenu dans son manifeste en faveur de « The Correspondent » qui se veut un média utile et positif. Pour rompre avec ce cycle  et vendre de l’espoir aux médias, deux ingrédients sont nécessaires : des idées nouvelles et des histoires surprenantes.

Le mouvement écologique a déjà franchi cette première étape en privilégiant les grandes idées pour convaincre les gens qu’un autre monde est possible, plutôt que de se cantonner aux avertissements alarmistes. Par exemple, dans Tout peut changer, Naomi Klein raconte comment la promesse d’un avenir écologique radieux a permis d’aller de l’avant : « Ce que cette partie du monde a clairement montré, est qu’aucune arme n’est plus efficace dans la lutte contre les combustibles fossiles que la création de véritables alternatives ». 

Le mouvement des droits humains doit maintenant procéder de la même manière et de nouvelles recherches nous donnent le moyen de reformuler complètement notre façon de parler des droits humains. Par exemple, en Australie, le mot d’ordre d’Amnesty International concernant les réfugiés est « invitez-les » plutôt que de demander au gouvernement d’arrêter de les traiter comme des criminels. Dans son analyse linguistique sur la manière dont les défenseurs des droits humains en Australie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, plaident la cause des droits humains, Anat Shenker-Osorio montre que nous parlons des droits humains comme d’un objet qui est donné aux gens, plutôt que comme un outil permettant aux populations de renforcer leur communauté et de vivre ensemble. Cette analyse nous invite à être plus spécifique sur les relations de pouvoir et à utiliser la dialectique du voyage plutôt qu’un discours guerrier.

Nous voulons embarquer la société dans un voyage conduisant à un monde meilleur,  mais en nous basant trop fortement sur un discours conflictuel : nous luttons, recrutons, mobilisons, résistons, défendons, protégeons et contrecarrons. Nous bâtissons des coalitions. Nous menons des campagnes. Nous cherchons à gagner des batailles. Nous demandons aux gens de prendre parti. Ce langage est porteur de divisions et ne permet pas de façonner un mouvement positif et unificateur. Nous devons plutôt parler de construire, de grandir et de rester ensemble.

Dans ses recherches, Common Cause Foundation montre que l’altruisme est une source de motivation pour les bonnes causes tout autant que l’intérêt personnel, si ce n’est davantage. L’enthousiasme et la passion sont au cœur des mouvements qui réussissent. Tandis que Donald Trump unissait sa base avec une simple casquette de baseball rouge, des citoyens ordinaires revendiquant les droits des femmes faisaient la queue pendant des heures pour acheter des pin's « Together for Yes » en Irlande et se pressaient dans les rues en portant une écharpe verte en Argentine.

De plus en plus de recherches soulignent le fait que la peur et le pessimisme débouchent sur la suspicion et les opinions conservatrices tandis que l’espoir et l’optimisme amènent à des points de vue plus progressistes. Un contenu joyeux et stimulant, comme c’est le cas avec la campagne « inarrêtable » de Planned Parenthood, une organisation de planification familiale, ne sert pas seulement à motiver mais créé un élan politique. La colère mobilise, l’espoir organise.

 

Nous devons également raconter des histoires qui surprennent les gens tout en renforçant un sens d’humanité commune. Les médias répondent de plus en plus aux demandes, émises en ligne, de « moments » positifs et partageables. Les réseaux sociaux regorgent de « nouveautés, de messages d’affirmation et d’appartenance ainsi que d’indignation à l’encontre d'ennemis présumés ». A l’heure actuelle, le mouvement des droits humains, tout comme c’est le cas avec les populistes, s’intéresse surtout aux messages d’indignation même si ce qui touche à l’affirmation et à l’appartenance est plus favorable à nos objectifs ultimes. Le défi est de trouver des histoires communes qui créent un sens d’appartenance à l’humanité sans avoir recours à un ennemi commun. Plutôt que d’entraîner de la pitié pour les victimes, les défenseurs des droits humains peuvent « redonner aux gens leur humanité avec des histoires sur des personnes et non pas sur des groupes, comme ce garçon syrien qui cherche l’asile non seulement pour lui mais également pour le chien qu'il adore.

La nouvelle approche sur la manière de raconter l’histoire de ceux qui cherchent l’asile insiste non pas sur ce qu’ils fuient mais sur ce qu'ils créent dans leur nouveau lieu de vie, comment le fait d'accueillir les réfugiés touche et transforme la famille hôte ou la puissance de l’amitié face à l’adversité et à la politique.

Les histoires que nous racontons deviennent partie intégrante de notre réalité, donc nous avons besoin de récits qui parlent d’humanité et de compassion et qui renforcent l’idée que l’entraide est ce qui définit les droits humains. Comment parler d’espoir et d’opportunité quand les défenseurs des droits humains sont attaqués et doivent se défendre ? Comment pouvons-nous rester positifs quand notre devoir consiste à parler de désespoir ?

Les défenseurs des droits humains ont « depuis longtemps été en première ligne » comme le dit Kathryn Sikkink dans le manuel de stratégie pour les acteurs des droits humains de Dejusticia. Elle avertit que le contexte de crise et de danger nuit malencontreusement à la perception de l’efficacité et de la légitimité du mouvement.

Le défi le plus pressant est de donner une nouvelle image au sens que revêt le fait de défendre les droits humains. Nous devons créer un espace apaisé de réflexion, pour la société civile, dans lequel nous nous permettons d’envisager avec audace les possibilités d’un monde meilleur. Les droits humains devraient être fiers d’être le mouvement du « changement lent » qui génère un progrès générationnel, comportemental et sociétal, ouvrant la voie permettant de sortir des périodes les plus sombres.


Consultez ce guide virtuel indiquant comment adopter une communication fondée sur l’espoir dans votre travail relatif aux droits humains.


La colère et la tristesse ont toujours leur place si nous montrons comment nous pouvons améliorer les choses. Car aussi sombre que l’histoire puisse être, une lueur d’espoir est toujours présente. Il nous incombe de susciter et d’entretenir cette flamme.

Plus la crise est profonde, plus les gens, fatigués d’avoir peur et d’être en colère, se tournent vers les extrêmes. Nous devons donc leur donner ce dont chaque être humain a besoin : de l’espoir. Après tout, vous allumez une bougie quand la pénombre s’installe. L’espoir, comme une bougie, brille plus fort dans la pénombre.

 


Thomas Coombes est directeur de la marque et directeur adjoint de la communication d’Amnesty International.


 

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