L’internationalisation : les enseignements tirés du mouvement des femmes

Le débat sur l’internationalisation peut tirer un grand nombre d’enseignements des mouvements des femmes lorsqu’il s’agit d’ouvrir des espaces et de créer des opportunités pour les sans-voix. 


By: Muthoni Muriithi
August 4, 2015

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Dans le débat actuel sur l’internationalisation des organisations de défense des droits de l’homme, la manière la plus efficace de s’internationaliser et les acteurs qui profitent (ou non) de cette évolution sont des sujets qui ont été largement abordés. Les intervenants ont discuté de la professionnalisation de l'aide humanitaire, de la concurrence pour les financements dans les pays du Nord et du Sud ainsi que de la décentralisation des organisations internationales de défense des droits de l’homme. Cependant, ces discours, comme beaucoup d’autres dans le domaine des droits de l’homme, ignorent ou omettent souvent les réalités concernant la construction et l’organisation des mouvements des femmes.

Les femmes africaines ont été particulièrement laissées de côté, leur voix et leur expérience ayant été effacées de l’histoire en dépit de leur implication active dans tous les combats contre le colonialisme et en faveur de la libération, ainsi que dans les luttes contemporaines contre les conflits et la pauvreté. Ces femmes sont souvent décrites comme des victimes passives des violations des droits de l’homme sans aucune capacité propre de résistance, plutôt que comme des personnes qui relèvent les défis de manière créative tout en faisant évoluer et en façonnant les pratiques et les discours. Malheureusement, les institutions des pays du Nord, y compris les organisations de défense des droits de l’homme et les médias, ont grandement contribué à cette perception que le monde a des femmes en Afrique.

Les mouvements des femmes africaines et leurs processus

Les mouvements des femmes et les militantes ont pratiqué l’internationalisme via la construction de mouvements mondiaux et de coalitions transnationales depuis très longtemps. Pendant des décennies, les femmes africaines ont remis en question les idéologies culturelles et religieuses ainsi que les politiques néolibérales qui continuent de les appauvrir et de les marginaliser. En même temps, elles sont les premières à souffrir de la montée du fondamentalisme religieux et culturel de leur propre gouvernement et de leurs communautés. Ces facteurs ont amené les  femmes à travailler ensemble, que ce soit au niveau local, régional ou international, afin de construire des mouvements en dépit de leur position dans la société. Ces processus remontent aux Conférences mondiales sur les femmes qui ont commencé en 1975 et rassemblé des femmes de différentes régions du monde et de divers horizons pour faire progresser les droits de la femme.


Flickr/World Bank Photo Collection (Some rights reserved)

Bineta Diop, the Executive Director of Femmes Africa Solidarité, speaks at a World Bank & IMF meeting on African economic development.


Cependant, même au sein de ces connections et réseaux solidaires, les femmes africaines se sont battues pour faire entendre leur voix et continuent de remettre en question les féministes et les organisations des pays du Nord qui parlent en leur nom. Elles mettent également au défi les modèles nordistes du changement social, affirmant qu’il est nécessaire de comprendre le contexte autour de leurs combats spécifiques et que leurs priorités peuvent ne pas toujours correspondre à celles des autres mouvements, et vice versa. Les femmes africaines se sont également battues en faveur de la « décolonisation » et de la démocratisation du féminisme mondial et des droits de l’homme, soulignant la persistance des éléments racistes et sexistes au sein de ces mouvements.

Ces luttes se sont traduites par des initiatives féminines en Afrique, à la fois au niveau national et au niveau régional, comme Women and Law in Southern Africa (WLSA),  le réseau des femmes africaines pour la communication et le développementFemmes, droit et développement en Afrique (WILDAF) ainsi que des mouvements à l’échelle du continent comme Solidarité pour les droits des femmes africaines (SOAWR) ou Femmes Africa Solidarité (FAS) pour ne pas tous les citer. Ces organisations et ces réseaux se sont obstinés à faire entendre la voix des femmes et ont travaillé au niveau international, régional, national et local depuis de nombreuses années. Par exemple, SOAWR, une coalition de plus de 35 organisations à travers toute l’Afrique, a contribué à l’adoption et à la ratification rapide du protocole à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatifs aux droits des femmes en Afrique, qui fut ainsi le premier instrument des droits de l’homme en Afrique à entrer en vigueur dans les deux ans suivant son adoption.

Toute international-isation d’une organisation de défense des droits de l’homme représenterait un transfert des organisations riches basées dans les pays du Nord vers les pays du Sud qui manquent de moyens.

Ce succès marque la reconnaissance du fait que, pour prospérer, le militantisme doit être cultivé au niveau local plutôt qu’à l’échelle internationale. C’est le cas non seulement des mouvements des femmes, mais également de tous les efforts en faveur de l’internationalisation. Au sein de ce groupe, le militantisme local doit être soutenu et non pas affaibli par les grandes organisations dotées de moyens conséquents et le succès des organisations de femmes africaines suggère que collaborer de cette manière peut en effet avoir de profondes conséquences. Bien sûr, cela ne signifie pas que les défis n’existent pas. Mais pour les surmonter, les réseaux doivent travailler dans un cadre démocratique et éclairé qui intègre le fait que toutes les femmes doivent avoir la capacité de parler et d’agir pour leur propre compte.

Que pouvons-nous apprendre des mouvements des femmes ?

Les femmes africaines se sont battues pour avoir leur place, être reconnues et être représentées au sein du mouvement mondial qui est dominé par les pays du Nord. Ces organisations ont davantage de ressources, plus de mobilité et un soutien plus solide de leur gouvernement, ce qui a conduit à leur surreprésentation au sein de ces espaces. Par conséquent, toute internationalisation d’une organisation de défense des droits de l’homme représenterait un transfert des organisations riches basées dans les pays du Nord vers les pays du Sud qui manquent de moyens, et non l’inverse, et ce indépendamment de toute alternative logique ou avantage potentiel dans le cas inverse. Une lecture libérale de l’internationalisation ne prend pas en compte les luttes que les gens ont menées pour gagner en représentativité dans un monde biaisé en faveur des pays du Nord et de la manière dont ceux-ci perçoivent les pays du Sud. Toute initiative en faveur de l’internationalisation qui fait l’objet de ce débat a besoin de ce type de perception et de compréhension nuancé. Dans le cas contraire, cela reviendrait à simplement reproduire les tendances néocoloniales par lesquelles les pays du Nord privent les gens de toute autonomie dans leur propre pays, et de toute capacité à agir pour eux-mêmes. Je crois que ce n’est pas le but recherché de toute organisation de défense des droits de l’homme.

Alors comment ces « grandes » organisations peuvent-elles continuer à soutenir la construction de mouvements et le militantisme dans un esprit de solidarité envers les « petites » organisations des pays du Sud ? Les débats devraient se focaliser sur le développement d’un mouvement des droits de l’homme mieux éclairé et qui chercherait à s’attaquer aux disparités et aux relations inégales de pouvoir en son sein. Le mouvement doit avoir la volonté de donner un espace à ceux qui, depuis très longtemps, ont été marginalisés ou complètement ignorés. Il est temps de reconnaître le biais structurel en faveur de l’Occident au sein de ces organisations alors même qu’elles cherchent à autonomiser les populations des pays du Sud. La solidarité au nom de l’internationalisation des organisations de défense des droits de l’homme devrait revenir à donner un espace et à aider les gens à agir pour eux-mêmes. De cette façon, il est possible de changer le discours que nous savons être inexact : que ceux qui doivent être autonomisés se trouvent dans les pays du Sud et que ceux qui doivent les autonomiser se trouvent dans les pays du Nord. Une fois que nous changeons ce postulat, nous pouvons tous retourner à notre tâche qui consiste à rendre le monde plus humain et travailler ensemble pour mettre un terme aux souffrances humaines.

 


Muthoni Muriithi est militante des droits de la femme, féministe et avocate des droits de l’homme avec plus de dix ans d’expérience en Afrique. Suivez-la sur Twitter @muthonie

 
 


 

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