La décentralisation peut rendre les organisations internationales de défense des droits de l’homme plus fortes

L’internationalisation des ONG est aujourd’hui dans l’air du temps mais ActionAid a réalisé depuis longtemps que le fait de céder du pouvoir ne signifiait pas avoir moins de pouvoir. 


By: Adriano Campolina
April 2, 2015

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Le débat sur l'internationalisation des organisations de défense des droits de l'homme d’openGlobalRights a inspiré une vague de commentaires sur cette « nouvelle » tendance, mais la décentralisation n’est pas nouvelle pour ActionAid International. En janvier 2004, nous avons déménagé notre siège social de Londres à Johannesburg, marquant ainsi la première étape concrète et symbolique d’un long chemin vers l’internationalisation organisationnelle.

Aujourd’hui, ActionAid travaille avec 15 millions de personnes dans 45 pays pour vaincre la pauvreté et améliorer la situation en matière de droits de l’homme. Nous sommes la seule organisation internationale de développement dont le siège est en Afrique, bien que d’autres suivent aujourd’hui le mouvement.

L’internationalisation a changé ActionAid, passant d’une organisation de développement basée principalement en Europe et travaillant en Afrique, en Asie et en Amérique Latine, à une fédération internationale gouvernée et gérée par des membres égaux répartis dans le monde. Il ne s’agissait pas d’un simple transfert de personnel et de ressources en Afrique du Sud, mais également d’un transfert de pouvoir organisationnel. Tous nos pays membres, où qu’ils soient basés, ont les mêmes droits de vote et d’expression que ceux situés dans les pays donateurs traditionnels en Europe, aux États-Unis et en Australie.


ActionAid (All rights reserved)

Female garment workers in Bangladesh who attend the ActionAid-supported Rights Café call for action and demand respect for labour laws.


Ce changement, qui était considéré comme radical à l’époque, était motivé par notre volonté d’être cohérent avec nos valeurs consistant à placer le pauvre et le marginalisé au cœur de notre activité. Si nous étions sérieux dans notre volonté d’éradiquer la pauvreté et les inégalités dans les pays en développement, nous avons réalisé que nous ne pouvions pas continuer avec une structure de pouvoir qui laissait les décisions importantes exclusivement aux mains de nos membres les plus riches. Le fait, pour nous, de reconnaître que céder du pouvoir ne signifie pas avoir moins de pouvoir est au cœur de cette idée et de tout le débat sur l’internationalisation. En effet, la décentralisation et l’égalité, reviennent, pour nous, à avoir collectivement un niveau de pouvoir approprié. En nous retrouvant tous sur un pied d’égalité, nous renforçons le message que nous portons ensemble.

Cette transformation a exigé un grand acte de foi et de confiance mutuelle. Il y a eu des moments d’angoisse lorsque nos bureaux des pays du Nord ont réalisé qu’ils avaient moins de contrôle sur leurs confrères du Sud, et des préoccupations compréhensibles ont émergé quant aux implications en terme de responsabilité envers les donateurs des pays du Nord. Avoir des systèmes solides en place était absolument nécessaire, et nous devions nous assurer que nos membres dotés d’une autonomie nouvelle avaient la capacité de faire leur travail, et d’utiliser leur autorité décisionnelle pour le bien de la fédération ActionAid.

Un Secrétariat international efficace était essentiel pour appuyer ces nouveaux membres ainsi que pour assurer la coordination et favoriser la responsabilisation mutuelle. La transition d’un Comité international constitué principalement sur nomination à une Assemblée Générale élue par ses membres a pris du temps. Et bien que ActionAid Royaume-Uni ait perdu du pouvoir en cédant la propriété d’ActionAid à la fédération, elle peut tout autant influencer sur les décisions, et n’a plus à porter tous les risques sur ses épaules.

Sur le plan externe, nous avons fait face à un certain nombre de défis pour mettre en place les organisations nationales, notamment pour ce qui est des différents cadres législatifs nationaux relatifs à l’immatriculation des ONG, des restrictions sur l’adhésion aux Comité nationaux, de la diversité culturelle en matière de gestion (des comités nationaux aux assemblées), et des différents types d’attitudes des pouvoirs publics envers les ONG. Le processus a pris plus de temps que prévu, mais nous avons réussi à plaider notre cause en négociant patiemment, en nous adaptant, en étant flexibles et surtout en développant des alliances nationales.

Pour faire face aux problèmes, aux institutions et aux processus qui alimentent la pauvreté et l’injustice, nous avions besoin de commencer à la base et de tenir nos engagements en matière de délégation des pouvoirs.

Pour faire face aux problèmes, aux institutions et aux processus qui alimentent la pauvreté et l’injustice, nous avions besoin de commencer à la base et de tenir nos engagements en matière de délégation des pouvoirs. La pauvreté ne peut pas être éradiquée en se focalisant uniquement sur le niveau local ou national. Au contraire, les préoccupations et la voix des personnes vivant dans la pauvreté doivent guider nos actions et nous aider à accroître notre impact sur la scène internationale. L’internationalisation a également aidé à nous responsabiliser davantage envers les gens avec qui nous travaillons et à renforcer notre légitimité au sein des pays.

Bien sûr, l’internationalisation n’a pas été, et ne peut jamais être, une action ponctuelle ou une fin en soi. Au fil du temps, nous avons continué à examiner et à affiner le processus afin d’améliorer notre manière de travailler ainsi que pour nous rendre plus efficace. L’année dernière, nous avons introduit une restructuration, franchissant ainsi une nouvelle étape vers l’internationalisation en délégant certaines fonctions aux pays membres qui étaient auparavant remplies par le Secrétariat d’ActionAid International.

Les pays utilisent maintenant leur expérience et leur expertise pour être en charge quant à des problématiques spécifiques dans le combat mondial contre la pauvreté. Par exemple, ActionAid Bangladesh a dirigé le travail sur le changement climatique et la résilience avec ActionAid USA, alors qu’ActionAid Liberia mène notre campagne internationale pour des villes plus sûres pour les femmes. De plus en plus, le rôle d’ActionAid International est de faciliter le travail en commun et la collaboration entre les pays.

Cette décentralisation accroît les responsabilités et le pouvoir des membres des pays en développement au sein de notre fédération internationale. Elle encourage davantage de recherches et d’actions de plaidoyer dirigées par un pays et faisant le lien entre les communautés et le niveau international, un élément clef dans notre théorie du changement. La campagne d’ActionAid « Tax Power » englobe par exemple la demande des communautés en Zambie faite à leur gouvernement pour mettre un terme aux incitations fiscales destinées aux multinationales avec des appels en faveur d’une augmentation des dépenses dans les domaines de la santé, de l’éducation et d’autres services publics essentiels, ainsi que pour faire pression sur le G20 en faveur d’une réforme fiscale internationale.

Nous investissons également dans la collecte de fonds dans les pays émergents à revenu intermédiaire où une classe moyenne en expansion présente un gros potentiel pour générer des fonds. Les signaux sont positifs : les gens au Brésil, par exemple, ne parrainent pas uniquement les enfants dans leur propre pays, mais également ceux vivant au Mozambique et en Haïti. Nous sommes aujourd’hui en train de lever des fonds dans des pays en développement pour d’autres membres de notre fédération. C’est une évolution majeure par rapport au modèle traditionnel de financement d’ActionAid qui s’appuie principalement sur les fonds collectés dans les pays du Nord afin de mener à bien des projets dans les pays du Sud.

Au Brésil, par exemple, nous avons commencé à lever des fonds en 2007 et nous avons recoupé nos investissements dans les activités de collecte de fonds en un an. Dans les marchés traditionnels, recouper ce même type d’investissement peut prendre jusqu’à trois ans. De plus, notre taux de rétention pour les nouveaux sponsors est relativement élevé dans les marchés émergents : 87% en Inde et 78% au Brésil. Ce qui est bien en comparaison avec les taux de rétention plus bas dans les pays traditionnels de collecte de fonds comme les États-Unis, le Royaume-Uni, et d’autres pays riches.

Nous créons, en substance, un espace pour le renouveau d’une certaine forme d’internationalisme Sud-Sud. La société civile et le public d’un pays du Sud peuvent contribuer au changement ailleurs dans les pays du Sud, soit directement par le biais d’un apport de fonds, soit en influençant les relations extérieures, la coopération, la politique menée en matière de commerce et d’investissement de leur propre économie.

ActionAid doit continuellement garder un œil ouvert sur les évolutions économiques et politiques mondiales. La mobilisation et l’engagement dans les pays en développement sont maintenant plus importants, et ce, bien que l’espace politique pour les organisations de la société civile se rétrécisse. La technologie facilite la création d’un monde de plus en plus interconnecté avec de grandes opportunités pour mener des campagnes en commun, bien que de nombreux pays deviennent plus conservateurs et insulaires. De plus, les marchés traditionnels de collecte de fonds en Europe et ailleurs ont décliné en raison des problèmes économiques. Les gens dans le monde sont plus proches que jamais auparavant, mais sous d’autres angles, le fossé s’accentue.

Quelle que soit notre évolution dans les années à venir, l’internationalisation et la décentralisation resteront un élément central du travail d’ActionAid.


Adriano Campolina est directeur général de ActionAid International, une grande organisation de développement qui considère la pauvreté comme un déni des droits de l’homme.

 
 


 

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