Les droits comme réponse à l’apocalypse écologique

Reconnaître le droit humain à vivre dans un environnement sain et les droits de la nature elle-même est essentiel à la survie de l’humanité et à l’avenir de notre planète. 


By: David R. Boyd
March 20, 2019

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Foto: BringByBoringBrick/DeviantArt


L’humanité marche aveuglément vers une apocalypse écologique. Au cours de ces cinquante dernières années seulement, le déclin du nombre d’animaux sauvages a atteint le chiffre vertigineux de soixante pour cent, précipitant une baisse déjà abyssale de la diversité et de l’abondance des formes de vie avec lesquelles nous partageons notre planète, à la fois si belle et attaquée de toutes parts. Vagues de chaleur, sécheresses, tempêtes et inondations plus intenses et fréquentes, le changement climatique inflige déjà un déferlement de sinistres affectant les humains ainsi que toutes les autres formes de vie. Nous fonçons tout droit vers un moment critique qui pourrait rendre la Terre invivable pour les humains et de nombreuses espèces. Entretemps, chaque année, la pollution tue silencieusement plus de personnes que la guerre, les meurtres, les accidents de la route, la tuberculose, le VIH/SIDA, et le paludisme réunis.

Comme le Groupe Intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat l’a conclu dans son rapport spécial à l’automne dernier, le monde a besoin de « changements rapides, en profondeur et inédits, à tous les niveaux de la société » afin d’éviter des catastrophes écologiques qui infligeraient d’immenses souffrances humaines et entraîneraient de graves violations des droits qui toucheraient en premier lieu les populations les plus pauvres et les plus vulnérables.

Vu l’ampleur et l’urgence des défis environnementaux qui se posent à l’humanité, nous devons exploiter les approches et les outils les plus efficaces parmi ceux qui sont à notre disposition afin de préserver ce qui reste de la biodiversité de la planète et éventuellement restaurer son lustre d’antan. Les approches fondées sur les droits humains, comme nous le montre l’histoire avec des précédents notables, constituent une des voies les plus prometteuses.

L’histoire regorge d’exemples encourageants montrant que les droits ont la capacité de provoquer le changement en permettant aux mouvements populaires de vaincre des oppositions puissantes et de renverser le statu quo. Les abolitionnistes ont utilisé les droits pour mettre un terme à l’esclavage dans un combat, digne de celui de David contre Goliath, contre les riches propriétaires terriens et les entreprises qui profitaient de l’exploitation des sans-droits. Les suffragettes ont réussi, en ayant recours aux droits, à lancer les femmes sur le chemin menant à l’égalité. Aux États-Unis, le mouvement des droits civils a défendu sans relâche les droits constitutionnels des Afro-Américains devant les assemblées législatives et les tribunaux ainsi que dans les rues, révolutionnant ainsi la société américaine. Militants anti-apartheid, populations autochtones ou défenseurs des personnes LGBTQ, la liste des mouvements de défense des droits ayant obtenu des avancées spectaculaires est longue et impressionnante.

Deux approches prometteuses, fondées sur les droits, pourraient considérablement améliorer la santé et le bien-être des humains et des écosystèmes. La première se traduit par la reconnaissance internationale du droit humain à un environnement sain et durable. La seconde, plus radicale, consiste, au-delà des êtres humains, à étendre les droits aux autres espèces, aux écosystèmes, et à la Nature elle-même.

Le droit à un environnement sain et durable bénéficie déjà d’un niveau d’acceptation surprenant dans le monde, mais davantage doit être fait pour que ce droit soit reconnu et appliqué dans le monde entier. Plus de 120 États situés en Afrique, en Amérique Latine, en Europe, dans certaines parties de l’Asie, au Moyen-Orient, et aux Caraïbes, ont ratifié des traités régionaux intégrant le droit à un environnement sain. De l’Argentine à la Zambie, ce droit bénéficie de la protection constitutionnelle dans plus de 100 pays. De même, le droit à un environnement sain est prévu expressément dans la législation nationale relative à l’environnement de plus de 100 États. Au total, 155 États reconnaissent le droit à un environnement sain et durable et ont l’obligation légale de le respecter, de le protéger et de le réaliser. Il est temps pour ce droit d’être reconnu par les Nations Unies comme un droit humain fondamental appartenant à tous et en tous lieux.

De l’amélioration de l’accès à l’eau potable à la réduction plus rapide de la pollution de l’air, les données empiriques de nombreux universitaires démontrent que la protection constitutionnelle du droit à un environnement sain amène à de meilleurs résultats en matière d’environnement. Dans une douzaine de pays, les citoyens et les militants ont utilisé les droits environnementaux dans des procès qui ont donné lieu à des décisions de justice spectaculaires ayant des conséquences positives concrètes et significatives pour les populations et les écosystèmes. Par exemple, dans l'affaire Mendoza, la décision de la Cour suprême d’Argentine en 2008 a entraîné à un vaste nettoyage du bassin hydrographique de la rivière Riachuelo et des milliards de dollars de dépenses pour de nouvelles infrastructures pour l’eau potable et l’assainissement qui ont essentiellement bénéficié aux communautés défavorisées.

La reconnaissance des droits de la nature pourrait transformer le droit et les cultures. La constitution de l’Équateur a reconnu les droits de la Pachamama (« Terre Mère ») en 2009, entraînant des changements dans plus de 75 lois et politiques, permettant la tenue de procès visant à protéger la nature, des Galápagos à la rivière Vilcabamba. Des lois ont également été promulguées en Bolivie, au Mexique, en Nouvelle-Zélande et, au niveau local, dans une douzaine de municipalités aux États-Unis. En Nouvelle-Zélande, des nouvelles lois extraordinaires reflètent la culture et la sagesse propres au peuple Maori, accordant des droits à la rivière Whanganui et à l’écosystème de l’ancien parc national de Te Urewera. Ces lois novatrices, poétiques et puissantes, permettent à des personnes juridiques de représenter la nature. En d’autres termes, les forêts, les montagnes, les lacs, et le lit des rivières s’appartiennent désormais et leurs droits sont défendus par des organes représentatifs supervisés par les Maoris. Des décisions de justice avant-gardistes sur les droits de la nature ont été prises de la Colombie à l’Inde, bien que dans certains cas la mise en œuvre ne se soit pas encore montrée à la hauteur des attentes.

Pour optimiser la probabilité que les droits des personnes et de la nature soient reconnus, appliqués et réalisés, les écologistes et les défenseurs des droits humains doivent travailler main dans la main, de manière plus étroite que jamais. Longtemps perçus comme des concepts distincts, voire même opposés, au 21ème siècle la réalité est que les droits environnementaux sont inextricablement liés aux droits humains.

Dans le futur, en cas de « Terre étuve » (Hothouse Earth) où la diversité miraculeuse de la vie aurait été dévastée par la sixième extinction de masse se produisant sur une période longue de plusieurs milliards d’années, les droits humains ne seraient qu’un lointain souvenir alors que l’horizon des rescapés se limiterait à la survie. Aujourd’hui, nous devons faire tous les efforts imaginables pour éviter qu’une longue période de ténèbres et de désastres n’accable l’humanité au cours du prochain millénaire. Une de nos meilleures défenses contre un tel scénario apocalyptique est de lutter de manière créative, inlassable, et passionnée en faveur du droit humain à vivre dans un environnement sain et durable, et de faire simultanément progresser les droits de la nature afin de sauvegarder le reste des formes de vie parmi lesquelles nous avons la chance de vivre.

En dépit des meilleurs efforts des scientifiques et de leur utilisation des technologies du 21ème siècle, nous n’avons toujours pas identifié une autre planète où les merveilles de la vie se sont épanouies et ont évolué. Assurément, nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour transformer l’humanité afin qu’elle ne soit plus un agent de destruction mais qu’elle devienne une force constructive au service de la santé et du bien-être de notre Terre, cet endroit unique où nous sommes si chanceux d’avoir pu élire domicile. Les droits peuvent nous aider à avancer vers un avenir durable pour toutes les formes de vie.

 


David R. Boyd est le Rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme et l’environnement et professeur agrégé à l’université de Colombie-Britannique


 

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