Les choix stratégiques auxquels les organisations israéliennes des droits de l’homme sont confrontées pendant la guerre actuelle

Comment les organisations israéliennes des droits de l’homme devraient réagir à cette nouvelle guerre, et à la haine que de nombreux Juifs Israéliens ressentent à leur égard et à celui de leur travail?

Dahlia Scheindlin
August 4, 2014

Alors que la guerre entre Israël et Gaza continue, quels sont les dilemmes auxquels doivent faire face les groupes de travail sur les droits de l’homme afin de promouvoir et défendre les droits des Palestiniens ? Peuvent-ils avoir un impact ou même leur mot à dire, sans perdre leur crédibilité déjà affaiblie par des événements antérieurs ?

Ce n'est pas facile.

Alors que la guerre entre Israël et Gaza continue, quels sont les dilemmes auxquels doivent faire face les groupes de travail sur les droits de l’homme afin de promouvoir et défendre les droits des Palestiniens ? Peuvent-ils avoir un impact ou même leur mot à dire, sans perdre leur crédibilité déjà affaiblie par des événements antérieurs ?

Ce n'est pas facile.

On sait par des publications antérieures sur openGlobalRights que les organisations israéliennes des droits de l’homme ont du mal à lever des fondschez leurs compatriotes, ou à obtenir un soutien massif pour leur travail (voir iciici et ici). Le rôle des organisations des droits de l’homme à la suite des enquêtes internationales sur les crimes de guerre présumés pendant la Guerre de Gaza (ou Opération Plomb Durci) fin 2008 ont révélé et peut être aggravé ces problèmes.

En tant que sondeur, stratège et analyste, à la fois pour la société civile et politique, je passe en revue la façon dont l'attitude des Israéliens à l'égard de cette activité sensible a évolué, en explorant quelques-unes des options stratégiques auxquelles les organisations des droits de l’homme sont confrontées dans l'avenir immédiat. 

Les groupes de défense des droits de l’homme en Israël, Phase I : Le premier soulèvement Palestinien (1987-1992)

Les Israéliens se considèrent comme démocrates et respectueux des droits de l’homme. En général, du moins, les Juifs d'Israël ne voient pas l'occupation des Palestiniens comme un reflet de la situation des droits de l’homme en Israël. Pendant les vingt premières années qui ont suivies 1967, en fait, ils ne l'ont quasiment pas vue du tout. Bien que les groupes palestiniens des droits de l’homme tels que al-Haq opéraient pendant ce temps, ils avaient encore beaucoup à faire pour avoir un impact sur la société israélienne (et ils n'en ont toujours pas).

Le premier soulèvement palestinien en 1987 était la première phase d'un discours émergent des droits de l’homme, car l'Intifada a rendu impossible le fait d'ignorer les effets de deux décennies de régime militaire sur les apatrides. Les Israéliens ont été surpris : du jour au lendemain les endroits que les Palestiniens comme les Israéliens avaient l'habitude de fréquenter–pour faire du shopping bon marché, manger et se promener en toute impunité, sont devenus des zones inquiétantes de manifestations, de pneus incendiés et de jets de pierre.

Par conséquent, lorsque des groupes des droits de l’homme, comme B'Tselem ont émergé pour prouver et critiquer les violations des droits de l’homme dans les territoires palestiniens, ils sont essentiellement devenus un irritant pour la société israélienne, des rappels frustrants que l'image d'Israël n'était pas si belle.

L'ancien Premier ministre israélien Yitzhak Rabin s'est exprimé à ce sujet après les accords d'Oslo, quand il a observé que la nouvelle Autorité palestinienne serait en mesure de combattre le militantisme palestinien « sans B'Tselem et sans Bagatz » la Haute Cour de Justice d'Israël –ce qui implique qu'ils seraient plus efficace de cette façon. Le terme est devenu une expression courante qui représente ce sentiment.

Mais ironiquement, ce qui a introduit en 1987-1992 le soulèvement des "droits de l’homme" a également transformé les relations israélo-palestiniennes en un conflit actif – rendant plus facile, pour la plupart des Juifs Israéliens, de voir les droits de l’homme comme quelque chose d'opposé et de subordonné à la sécurité nationale.

Pour la plupart des Israéliens –comme la plupart des gens dans le monde– la sécurité nationale l'emporte facilement sur les droits universels. Par conséquent, peu de Juifs Israéliens ont vraiment adhéré aux droits de l’homme en ce qui concerne les Palestiniens sous leur contrôle.

Phase II: Le deuxième soulèvement palestinien menant à l’Opération Plomb Durci (2000-08)

Le deuxième soulèvement palestinien, qui a débuté en Septembre 2000, a enterré le "paradigme de paix" porteur d'espoir créé par les Accords d'Oslo de 1993.

Dès lors, l'Autorité palestinienne, qui n'existait pas encore lors de la première Intifada, a obtenu une reconnaissance internationale, une autonomie administrative partielle, un budget et un accès limité aux armes légères. D'ailleurs, les attentats-suicide par des militants palestiniens contre des civils juifs sont devenus courants.

En conséquence, de nombreux Israéliens ont alors considéré le conflit comme un conflit entre égaux, dans lequel leur propre armée combattait un rival palestinien tout aussi puissant. Certains ont même vu le conflit comme « asymétrique » avec les Palestiniens symbolisant la persécution éternelle, même une menace existentielle, contre les Juifs à travers l'histoire.

Par conséquent, les organisations israéliennes des droits de l’homme sont passées d'irritants à l'oubli, ou sont considérées par certains comme des groupes gauchistes radicaux et de potentiels  traîtres.

Le camp politique de la gauche juive israélienne a également été brisé. Les électeurs ont évincé le centre-gauche du pouvoir, l’opinion publique s'est orientée vers la droite, et les activités pro-paix ont diminué. Le coup de grâce a été donné quand le chef de la droite israélienne, Ariel Sharon, autrefois sanctionné par Israël pour les atrocités commises contre les Palestiniens pendant la guerre du Liban en 1982, est devenu Premier ministre. La communauté israélienne des droits de l’homme a réalisé qu'elle n’avait "pas de partenaire" dans son propre pays.

En conséquence, de nombreux militants gauchistes et militants des droits de l’homme en ont conclu que la société israélienne ne changerait pas de l'intérieur. Ils se sont tournés vers l'extérieur, en espérant que la Scandinavie et l'Europe, avec moins d'obligations envers Israël que les États-Unis, apporteraient la pression internationale.

Les militants israéliens des droits de l’homme ont également commencé à se tourner vers l'étranger pour de nouvelles approches conceptuelles, en particulier la justice internationale pour les violations graves. Ces derniers ont largement puisé dans le droit international, et ont étudié la juridiction universelle pour les dirigeants militaires ou politiques israéliens. Chose d'une importance cruciale, ils ont également recueilli des fonds provenant de sources internationales, y compris de gouvernements étrangers.

Phase III: Opération Plomb Durci et la Commission Goldstone (2008-2010)

L'opération Plomb Durci d'Israël contre Gaza en 2008-09 a galvanisé la gauche du pays alors divisée, qui a commencé à chercher de nouvelles stratégies pour s'opposer à ce qu'ils considèrent comme une guerre disproportionnée contre les habitants de Gaza qui vivent sous le blocage depuis 2007, et pour s’opposer de manière générale à la stagnation de la résolution du conflit.

La majeure partie de la société israélienne, quant à elle,  a vu Plomb Durci comme étant tout le contraire : un combat contre un régime extrémiste lançant des roquettes sur des civils israéliens. Le soutien public à la mission de l'armée a grimpé en flèche, et le message des droits de l’homme a été soit ignoré, rejeté catégoriquement, ou fustigé comme de la trahison et de la subversion.

L'enquête de l'ONU après la guerre par le juge Richard Goldstone a poussé cette hostilité à son paroxysme. Bien que le gouvernement israélien ait refusé de coopérer, les groupes de défense israéliens des droits de l’homme ont fourni des informations qu'ils avaient recueillies au cours de la guerre.

Le rapport rendu par Goldstone a engendré une crise de rage israélienne. Bien que le rapport tenait les deux partis pour responsables, sa critique envers Israël a révolté le public juif. À l’étranger ainsi qu’en Israël, les Juifs ont décrié ce qui était, à leurs yeux, une critique outrageante venant de l’Ouest, qui avait massacré six millions de Juifs seulement quelques décennies plus tôt.

Compte tenu d'autres violations flagrantes des droits de l’homme à travers le monde, les juifs se sont élevés contre ce qu'ils ont perçu comme de l'hypocrisie mondiale. Pourquoi Israël devait être la cible de critiques, quand des abus bien plus graves se passaient ailleurs ? À un cocktail auquel j'ai assisté à cette époque, une femme juive américaine m'a dit : « Nous vivons un cauchemar ! »

Les Israéliens aussi ont tourné leur colère vers l '« ennemi intérieur », les organisations israéliennes de défense des droits de l’homme qui avaient donné des informations à Goldstone. Ils ont été traités de « traîtres » et de « cancer » dans des forums publics, et un groupe de la société civile, ImTirzu, a même lancé une violente campagne personnelle contre un dirigeant israélien de la New Israel Fund, L’un des supporters des organisations israéliennes des droits de l’homme.

Beaucoup de juifs israéliens en étaient venus à croire que les organisations nationales des droits de l’homme à capitaux étrangers détestent leur propre pays et se déguisent en « gens bienveillants » alors qu'en réalité ils poursuivent leur objectif secret de détruire Israël de l'intérieur. Refusant ou étant incapables de faire la différence entre les Palestiniens et le terrorisme, ils ont vu les organisations israéliennes des droits de l'homme comme des soutiens aux terroristes palestiniens. Dans leurs accusations les plus violentes, ils croyaient que les terroristes et leurs États patrons finançaient les organisations des droits de l’homme.

Les défenseurs israéliens des droits de l’homme ont été pris au dépourvu lorsque les portes ont commencé à se fermer tout autour d'eux.

Opération "Bordure Protectrice": Et maintenant qu'en est-il des organisations israéliennes des droits de l’homme ?

 


Marco Bottelli/Demotix (All rights reserved)

Black smoke rise following an Israeli air strike in Gaza city. Israel launched the "Protective Edge" Operation after Palestinian reaction following the death of Mohammad Abu Khdeir.


Dans les profondeurs des affres d'une nouvelle guerre, est-ce que les organisations israéliennes des droits de l’homme trouveront un nouveau rôle ou entreront dans une nouvelle phase dans la perception du public ? Il est trop tôt pour le dire. Mais compte tenu de la sensibilité de la phase précédente, plusieurs pistes d'action semblent possibles ; il existe des arguments en faveur de chacun mais aussi des problèmes.

Il n'y a pas de solutions faciles

Synthèse : B'Tselem, qui reste l'une des plus grandes organisations israéliennes des droits de l’homme, a condamné à plusieurs reprises le Hamas pour les tirs de roquettes de Gaza vers les civils israéliens, tout en condamnant l'enlèvement et l'assassinat de trois jeunes juifs en Cisjordanie. B'Tselem a également été tout aussi véhément dans sa critique des violations israéliennes. Cette approche n'est pas nouvelle, mais le fait d'insister sur les violations des deux côtés pourrait aider à rétablir la confiance avec les juifs Israéliens, ou au moins aider à créer une relation de travail plus cordiale. Pourtant, la plus grande critique de cette approche est qu'elle implique l'équité et obscurcit la nature asymétrique du conflit. Malgré les roquettes et les tunnels du Hamas, Israël est toujours la partie la plus puissante, avec une capacité presque totale de détruire, limiter, contenir et réprimer les Palestiniens. Sans doute, ce sont uniquement les forces politiques et sociales d'opposition qui empêchent Israël de libérer toute sa puissance.

Mettre l'accent sur les politiques et les solutions de rechange. Les organisations israéliennes des droits de l’homme, à l'inverse, pourraient décider que la mise en évidence et la condamnation des violations est insuffisante. Ces dernières ne traitent pas des problèmes réels de sécurité, et ne fournissent  pas de solutions de rechange réalistes.

Au lieu de cela, les groupes de défense des droits israéliens pourraient consacrer plus d'attention à l'élaboration de politiques, à la coopération avec les services de sécurité et à l'élaboration de propositions constructives que les autorités pourraient prendre en compte, plutôt que de simplement servir de critique externe.

Pourtant, une telle approche pourrait compromettre fondamentalement le rôle des organisations israéliennes des droits de l’homme comme instance de contrôle démocratique, ou pourrait même permettre une occupation « éclairée » – mais continue.

Plus, pas moins politisé. Enfin, les groupes de défense israéliens des droits de l’homme pourraient devenir excessivement politiques, préconisant des solutions spécifiques au conflit israélo-palestinien, ce qui est généralement considéré comme la principale source de violations systématiques.

Les groupes des droits de l’homme, en d'autres termes, pourraient choisir entre deux positions difficiles : continuer à promouvoir les droits de l'homme sans être ouvertement politiques–et faire face aux accusations d'avoir un but caché (car la presse repère  facilement les militants des droits de l’homme lors d'évènements politiques à titre  particulier) – ou être ouvertement politique et provoquer encore plus de colère pour soutenir des positions potentiellement impopulaires.

Cette dernière option possède une lueur d'espoir possible. Le courant majoritaire de la société juive israélienne croit déjà que les organisations des droits de l’homme font la promotion de positions politiques d'extrême gauche et pro-palestiniennes sous prétexte de « protéger les droits de l’homme. » Si les organisations des droits de l’homme devenaient ouvertement politiques, on ne pourrait plus les accuser de poursuivre des objectifs cachés.

Cela n'inciterait peut être pas plus de Juifs Israéliens à soutenir la communauté des droits de l’homme, mais au moins cela démystifierait ce qu'ils croient et pourrait aider les organisations des droits de l’homme à paraître plus transparentes et honnêtes.

Il n'y a pas de solutions faciles.

ABOUT THE AUTHOR

Dahlia Scheindlin

Dahlia Scheindlin est analyste de l’opinion publique internationale et consultante stratégique. Elle vit à Tel Aviv. Les causes progressistes et les campagnes politiques et sociales, notamment en Israël, en Europe de l’Est et dans les Balkans, font partie de ses domaines de prédilection.

 
 

 

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