Les lignes directrices de Barcelone : accompagner la relocalisation temporaire des défenseurs des droits humains

Pour les défenseurs des droits humains qui sont en situation de danger, la relocalisation temporaire peut sauver des vies. Toutefois, comme le soulignent de récentes lignes directrices, le bien-être et la santé mentale de ces défenseurs doivent être pris en compte dans la conception et la mise en œuvre de ces programmes.



Aarón Blanco Tejedor/Unsplash


Dans de nombreuses régions du monde, les défenseurs des droits humains subissent une énorme pression en raison de leur activité militante. Les récentes restrictions mises en place par les États, dans le cadre de la riposte au Covid-19, ont rendu la promotion et la protection des droits humains encore plus compliquées et dangereuses. Par conséquent, les défenseurs des droits humains font face à des restrictions sans précédent de la liberté de mouvement et d’expression.

Les initiatives de relocalisation internationale temporaire répondent aux risques qui pèsent sur les défenseurs en les aidant à se mettre en sécurité (relative) à l’extérieur du pays dans lequel ils travaillent, que ce soit dans un pays voisin ou plus lointain. Certaines de ces initiatives viennent en aide à des groupes spécifiques de défenseurs, comme des artistes et des créatifs, tandis que d’autres ont une portée régionale spécifique ou sont ouvertes à tous les défenseurs, notamment les journalistes, les avocats, les défenseurs des droits LGBTIQ et les défenseurs de l’environnement. De nombreux défenseurs des droits humains ne bénéficient d’une initiative de relocalisation internationale temporaire qu’après une période de temps pendant laquelle ils se sont cachés ou après une relocalisation ailleurs, au sein de leur pays. Pendant leur période de relocalisation, qui peut durer de plusieurs semaines à deux ans, les défenseurs bénéficient d’un certain nombre de dispositifs, notamment en matière de développement des compétences, de mise en relation, et de solidarité professionnelle.

Au-delà de la sécurité, le bien-être est une priorité de ces initiatives. Pour nous, le bien-être englobe la santé mentale, émotionnelle, spirituelle et physique, ainsi qu’une relation saine avec les autres et avec l’environnement. Une personne qui se sent physiquement, mentalement et émotionnellement forte est mieux à même de travailler pour le bien d’autrui. De nombreux défenseurs arrivent sur leur lieu de relocalisation épuisés et en proie à des problèmes de santé mentale, comme le burnout, l’anxiété, la dépression, et le trouble du stress post-traumatique. Les défenseurs peuvent également connaître un sentiment de culpabilité, de honte et d’isolement, que ce soit pendant leur période de relocalisation ou une fois qu’ils sont retournés chez eux.

Notre communauté de pratique fait que nous avons acquis une expérience précieuse en travaillant avec les défenseurs qui sont relocalisés. Pour un grand nombre d’entre eux, la relocalisation temporaire a été une expérience qui a changé leur vie, en leur apportant une sécurité et un répit dont ils avaient tant besoin en raison des pressions et des menaces dont ils avaient été l’objet.

Pour un grand nombre d’entre eux, la relocalisation temporaire a été une expérience qui a changé leur vie, en leur apportant une sécurité et un répit dont ils avaient tant besoin en raison des pressions et des menaces dont ils avaient été l’objet.

Cependant, dans certains cas, la relocalisation n’a pas été positive pour le bien-être des défenseurs. Le fait d’être coupés de leur réseau social, de vivre un choc culturel, et d’avoir une relation, avec les hôtes, souvent fondée sur la dépendance et un déséquilibre, réel ou perçu, des rapports de pouvoir, peut exacerber les difficultés auxquelles ils font déjà face. Certains responsables des programmes de relocalisation ont noté que, particulièrement pour les programmes les plus intenses, « [nous nous sommes] rendus compte que [les défenseurs] sont trop traumatisés pour gérer ce qu’ils sont censés gérer ».

Les initiatives de relocalisation internationale temporaire proposent des séances avec des psychologues, des spécialistes du coaching culturel, des conseillers et d’autres professionnels ainsi que la possibilité de faire du yoga, de la méditation, de la thérapie par l’art, ou d’autres activités pouvant avoir des effets bénéfiques sur le bien-être des défenseurs. Cependant, l’expérience des professionnels de santé physique et psychique qui interviennent dans le cadre des initiatives de relocalisation internationale temporaire, malgré leur expertise, ne leur permet pas de cerner les besoins des défenseurs. Peu familiers avec la nature politique du travail des défenseurs, les professionnels ont, dans certains cas, inutilement incité les défenseurs à cesser leurs activités militantes en raison des risques encourus. La méconnaissance de la façon dont leur propre vécu, leur vision et leur formation, affecte leur relation avec les défenseurs peut déboucher sur un manque de confiance nuisible à l’efficacité de l’intervention thérapeutique.

Parmi les défenseurs, la notion de bien-être et les croyances autour de ce concept, sont diverses et influencées par le contexte religieux, culturel, social, politique et économique. Les défenseurs ont souvent du mal à parler de leur bien-être mental et émotionnel. Le langage employé pour parler de ce sujet peut avoir pour conséquence un désengagement de la personne concernée. La stigmatisation, les préjugés, et les idées fausses présentes dans leur société et portant sur la santé mentale peut compromettre encore davantage les efforts visant à améliorer leur bien-être. Les aspects de leur identité intersectionnelle tels que le genre, l’origine ethnique, la classe sociale et les aptitudes interagissent pour exacerber cette tendance.

Pour répondre à ces défis, mais également pour réitérer et partager les bonnes pratiques , Justice and Peace Netherlands, le Centre pour les droits humains de l’université de York, International City of Refuge Network, Martin Roth Initiative, et des experts indépendants (Adam Brown et Sasha Koulaeva) se sont lancés dans un projet de recherche afin de mieux comprendre les normes, les croyances et les pratiques qui gênent ou aident les défenseurs dans l’amélioration de leur bien-être. Les résultats de cette recherche, ainsi que les discussions entre les coordinateurs, les prestataires spécialisés dans le bien-être, et les chercheurs du monde entier ont débouché sur les Lignes directrices de Barcelone sur le bien-être et la relocalisation internationale temporaire des défenseurs des droits humains en situation de danger.

Les lignes directrices de Barcelone invitent tous ceux qui interviennent dans la relocalisation temporaire des défenseurs des droits humains à s’interroger pour savoir si nous apportons la sécurité et le soutien que nous avons promis.

Les lignes directrices de Barcelone s’adressent aux prestataires chargés de soutenir les initiatives de relocalisation internationale temporaire et soulignent que le bien-être des défenseurs nécessite une attention spécifique, lors de la conception des initiatives de relocalisation mais également de l’organisation des activités, de la gestion des attentes des défenseurs et de l’allocation des ressources, notamment financières. Ces lignes directrices formulent des principes communs sur notre approche collective du bien-être et donnent des indications sur les bonnes pratiques à adopter par ceux qui travaillent à la mise en œuvre de ces initiatives.

Cet accompagnement commence par le fait de reconnaître la persévérance et les réalisations des défenseurs. Les initiatives de relocalisation internationale temporaire s’adressant à eux, elles devraient leur permettre de choisir parmi une grande diversité d’activités et de méthodes thérapeutiques et de décider de ce qui fonctionne, ou pas, pour eux. Les défenseurs apprécient que le bien-être s’inscrive dans le cadre d’une stratégie politique et qu’il soit vu comme une nécessité afin d’assurer la sécurité individuelle et collective des membres d’un mouvement.   

Le retour devrait être pris en compte lors de la conception des programmes de bien-être. Les interventions thérapeutiques qui ont lieu lors de la relocalisation et qui nécessitent un suivi devraient être accessibles et financièrement abordables une fois que les défenseurs sont rentrés chez eux. Les prestataires chargés de soutenir les initiatives, notamment les coordinateurs et les professionnels de santé, devraient également avoir conscience des relations de pouvoir qui existent au sein de ces programmes, et la façon dont ces relations affectent la manière dont les défenseurs perçoivent leur capacité à agir.

Vu les contraintes de ressources qui pèsent sur les initiatives de relocalisation internationale temporaire, les lignes directrices de Barcelone sont ambitieuses. Dans certains endroits, par exemple, il peut être difficile de trouver des professionnels de santé dont l’expérience ne se limite pas à la prise en charge du grand public. Malgré leur bonne volonté, ces professionnels peuvent ne pas être suffisamment sensibles aux besoins spécifiques des défenseurs des droits humains. Dans les zones en proie à une pénurie de logements abordables, trouver un hébergement adéquat pour les défenseurs peut parfois s’avérer difficile. Dans certains cas, à la fin de la période prévue de relocalisation, les défenseurs des droits humains ne sont pas prêts à retourner chez eux et un autre logement doit être trouvé.

Les lignes directrices de Barcelone invitent tous ceux qui interviennent dans la relocalisation temporaire des défenseurs des droits humains à s’interroger pour savoir si nous apportons la sécurité et le soutien que nous avons promis. Elles nous encouragent également à continuer à apprendre et à améliorer nos efforts en créant plus d’opportunités de partage des expériences, des connaissances et des enseignements tirés, que ce soit pendant la mise en œuvre d’un programme ou entre deux programmes.

En raison de la pandémie du Covid-19, la plupart des programmes de relocalisation temporaire sont actuellement suspendus, au détriment des défenseurs qui ont urgemment besoin d’un lieu sûr. Nous sommes nombreux, parmi ceux qui travaillent dans ces programmes à nous sentir impuissants car nous ne pouvons pas soutenir les défenseurs qui sont nombreux aujourd’hui à faire face à des menaces nouvelles en raison de cette crise.

Les lignes directrices de Barcelone reconnaissent que l’ensemble des acteurs qui interviennent dans les programmes de relocalisation temporaire, notamment les coordinateurs, peuvent voir leur propre bien-être mis à mal. Par conséquent, en tant que communauté de pratique, nous soulignons l’importance de modéliser les bonnes pratiques en matière de bien-être. En ce sens, les lignes directrices de Barcelone s’inscrivent dans le cadre d’un projet plus large visant à garantir non seulement le bien-être des défenseurs mais également à faire en sorte que les mouvements de défense des droits humains deviennent des mouvements de soutien mutuel.

 

 

ORIGINALLY PUBLISHED: April 21, 2020

Martin Jones est maître de conférences au Centre pour les droits humains de l’université de York (RU).

Alice M. Nah est chargée de cours au Centre pour les droits humains de l’université de York (RU).

Tessa de Ryck est responsable de la formation des défenseurs des droits humains au sein de l’ONG Justice and Peace Netherlands.


 

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