Pourquoi est-il nécessaire que les décideurs politiques s’attaquent au fossé numérique entre les sexes ?

S’attaquer au fossé numérique entre les sexes va au-delà de la simple amélioration à l’accès à internet et implique de donner les moyens aux femmes et aux jeunes filles d’utiliser les technologies en ligne, de prévenir les violences sexistes, et de s’attaquer à la discrimination dans les technologies émergentes.


By: Ana Brandusescu
December 19, 2018

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Photo: Mwintirew/Wikimedia (Creative Commons 4.0)


Le 2ème Sommet africain sur les femmes et la technologie a été riche en temps forts, comme avec Anais Owusu du Ghana Code Club dont la mission consiste à enseigner la programmation aux enfants, qui a déclaré devant les 250 participants du Sommet que « Faire partie du Ghana Code Club m’a appris énormément. Tout d’abord, je suis une artiste. Pouvoir afficher votre travail sur un écran pour que les gens puissent en voir la beauté et être appréciée … est vraiment très agréable ».

Anais a pris confiance auprès de femmes qui ont servi de mentor pour elle. Elle a appris de nouvelles compétences (de codage) et a partagé son travail avec le monde. En retour, elle aide parfois des membres plus jeunes à concevoir leurs propres caractères et à leur donner vie grâce au codage. Au vu de l’expérience vécue par Anais et des effets bénéfiques pour de nombreuses autres femmes du Sommet, comment pouvons-nous aller plus loin que la simple question de l’accès à internet pour donner les moyens d’utiliser tout le potentiel du web ?   

Au sein du réseau Women's Rights Online (WRO), c’est exactement ce sur quoi nous travaillons : autonomiser les femmes grâce au web. Ce réseau de recherche et de plaidoyer, lancé par la Web Foundation, regroupe des organisations de défense des droits des femmes et des droits numériques en Afrique, en Asie du Sud-Est, en Amérique latine et aux Antilles et lutte contre les inégalités entre les sexes dans les domaines de la technologie, des données et de l’élaboration des politiques. En 2015, le réseau WRO a mené une recherche sur l’accès à internet et sur son utilisation en se fondant sur une étude portant sur des milliers de femmes et d’hommes défavorisés vivant en milieu urbain dans neuf pays à revenu faible ou intermédiaire. Les conclusions de cette recherche sont que, si la quasi-totalité des femmes et des hommes possèdent un téléphone portable, la probabilité pour que les femmes aient accès à internet est toujours près de 50 % moins élevée que pour les hommes vivant dans une même communauté. Lorsqu’elles ont accès à internet, la probabilité pour que les femmes mettent à profit cet accès afin d’augmenter leurs revenus ou de participer à la vie publique est de 30 à 50 % moins élevée que pour les hommes.

Néanmoins, il n’y a toujours pas de statistiques fiables sur l’accès à internet par type d’appareil et encore moins sur l’utilisation. Encore plus grave, et ce n’est pas un hasard, le développement d’internet dans le monde ralentit au même moment où s’accentue le fossé numérique entre les sexes, comme le montre le rapport 2018 sur l'accessibilité financière de l’A4AI, une alliance dont la mission consiste à promouvoir un internet abordable.

Ceci dit, le fossé technologique entre les sexes va au-delà de la question de l’accès. La recherche de WRO et de A4AI sur l’accès et l’utilisation d’internet montre que, dans la plupart des pays, il n’existe aucun objectif concret, mesurable, avec un échéancier défini,  visant à éliminer le fossé entre les sexes dans les politiques nationales relatives aux TIC ou de couverture broadband.

Certains gouvernements, comme ceux du Costa Rica et du Ghana, font des efforts pour s’attaquer à l’obstacle que constitue l’accessibilité financière en prenant en charge une partie du coût d’accès à internet pour les femmes. Par exemple, selon l’Union internationale des télécommunications (UIT), la population utilisant internet au Costa Rica est passée de 28,4 % en 2007 à 66 % en 2016, et ce en grande partie en fournissant l’accès à internet aux foyers à faible revenu qui sont majoritairement dirigés par une femme. Ainsi, cette année-là, une plus grande proportion de femmes que d’hommes a utilisé internet (66,3 % contre 65,7 %). 

Au Ghana, les femmes s’inscrivent à des formations numériques via les programmes des Fonds pour l’accès et le service universels (FASU) qui sont des fonds publics visant à améliorer la connectivité et l’accès à internet. Un de ces FASU, le Ghana Investment Fund for Electronic Communications (GIFEC), a créé le programme pour l'inclusion via le numérique qui veille à ce que 60 % des personnes qui vendent leurs services soient des femmes. Si ces programmes ont des retombées positives, il n’en est pas toujours ainsi et ils devraient donc être uniquement un complément pour atteindre les objectifs des politiques dans le domaine du partage des infrastructures, des incitations fiscales et de l’éducation. Par exemple, la recherche de la Web Foundation et de A4AI sur les FASU en Afrique estime que 408 millions de dollars américains collectés dans le but d’accroître l’accès à internet n’ont pas été utilisés, alors que les autorités publiques de nombreux pays ne font pas le nécessaire pour que les femmes, et toutes les personnes ne bénéficiant toujours pas d’un accès à internet, puissent se connecter. Pour remédier à cet état de fait, les gouvernements devraient investir au moins 50 % des fonds USAF dans des projets ciblant l’accès à internet et son utilisation par les femmes.

Les technologies existantes et ses réalités doivent être prises en compte à l’heure de l’émergence de technologies comme celles de l'intelligence artificielle, de l’automatisation, et de la blockchain. Les entreprises, ainsi que les gouvernements, peuvent identifier quelles sont les politiques ayant échoué, aggravé les inégalités et renforcé le fossé numérique, par exemple, dans le cadre des Principes directeurs de l'ONU relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme.

De plus, l'audit du WRO sur le fossé numérique entre les sexes donne une évaluation sur la situation de 16 pays en matière de fossé numérique entre les sexes. Au sein de la Web Foundation, nous travaillons actuellement sur  une liste de questions afin d’apporter un cadre méthodologique fort aux autres acteurs qui interviennent dans le domaine des TIC et de l’égalité des sexes. Dans cette optique, nous nous intéressons plus particulièrement aux différents éléments constitutifs de notre politique de plaidoyer :

 

Droits : protéger et renforcer les droits de tous en ligne ;

Éducation : utiliser l’éducation pour donner à tous, en particulier aux femmes, les compétences nécessaires pour accéder et utiliser efficacement le web ;

Accès : fournir un accès économique, ou libre, à internet ;

Contenu : s’assurer de la disponibilité et de l’utilisation de contenus pertinents et permettant l’autonomisation des femmes ;

Objectifs : définir et mesurer des objectifs concrets en matière d’égalité entre les sexes.

 

Cette nouvelle phase de la recherche menée par le WRO mettra notamment davantage l’accent sur la compréhension des violences fondées sur le genre qui sont en lien avec la technologie et sur les informations qualitatives dans l’accès et l’utilisation d’internet en fonction des genres.

Les avancées technologiques sont inévitables et essentielles au développement du web et les défenseurs des droits numériques doivent impliquer divers types d’acteurs, y compris les pouvoirs publics et les entreprises, afin d’éviter que les inégalités ne s’accentuent à cause des technologies existantes ou nouvelles.  Afin de réduire le fossé numérique entre les sexes, des décisions efficaces peuvent être prises en disposant d’éléments de recherches solides permettant de concevoir des politiques basées sur des faits.

Par exemple, le Nigeria a amélioré les compétences numériques des femmes via un plan national exigeant que le Ministère fédéral des Communications effectue un suivi du nombre de femmes n’ayant pas accès à internet. Le ministère incite également les organisations de la société civile, et les instituts privés de formation, à former les femmes à l’utilisation d’internet. Le ministère a ainsi noué des partenariats avec un certain nombre d’organisations privées pour développer des initiatives en faveur de la formation aux TIC des femmes et des jeunes filles nigérianes. Ceci dit, ces initiatives bénéficient généralement aux femmes et aux filles ayant déjà accès à internet. Un effort bien plus important est nécessaire pour toucher les femmes qui ne disposent toujours pas de cet accès.

Cet effort est particulièrement essentiel pour ce qui est de la prévention des violences en ligne fondées sur le genre. Les lois existantes conçues pour prévenir le harcèlement en ligne ne sont parfois pas appliquées correctement et peuvent même exacerber les conséquences négatives pour les femmes. Par exemple, en Jamaïque, une militante qui utilisait les réseaux sociaux pour identifier les coupables de violences fondées sur le genre a été arrêtée (avant d’être finalement libérée) au motif de « communication malveillante » en vertu de la loi sur la cybercriminalité qui avait été votée en partie pour prévenir le harcèlement en ligne contre les femmes.

Des sujets controversés, mais pertinents, en lien avec les droits, font l’objet de débats en ligne mais les femmes ne partagent souvent pas leur opinion par crainte de violences en ligne fondées sur le genre qui les freinent dans leur implication. Remédier aux abus en lien avec la technologie exige donc la prise en compte de la question du genre, ainsi que des mesures visant à prévenir les violences fondées sur le genre, comme, par exemple, la Convention pour mettre un terme aux violences fondées sur le genre dans le monde du travail de l’Organisation mondiale du travail (OMT) et la campagne Take Back The Tech! de l’APC (Association for Progressive Communications). De quel type d’accès et d’utilisation parlons-nous si les femmes disposent d’un accès à internet sans droits ou sécurité ?  

Le fait que les gouvernements consultent et impliquent les organisations de défense des droits des femmes est une étape essentielle de l’élaboration des politiques. La recherche de WRO a trouvé que les femmes qui font déjà entendre leur voix dans le monde réel ou dans la vie politique sont plus de trois fois susceptibles de faire de même en ligne. Si nous voulons garantir que le Web soit un espace à disposition de tous, où les gens non seulement participent mais en tirent profit, nous devons nous attaquer résolument au fossé numérique entre les sexes.


Ana Brandusescu  précédement travaillée dans la recherche sur les données, la technologie et les politiques publiques à la Web Foundation.


 

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