La 70e session de la Commission de la condition de la femme des Nations unies (CSW70) – le principal organe intergouvernemental mondial dédié à la promotion de l’égalité de genre et des droits des femmes –, qui s’est tenue en mars 2026, a vu les représentants des États-Unis et leurs alliés conservateurs utiliser des instruments de procédure et des stratégies informelles pour tenter de discréditer la notion de droits liés au genre et pour affaiblir le multilatéralisme, et ce tout en se référant au langage et à la rhétorique des droits humains.
La CSW70 a coïncidé avec une poussée réactionnaire qui menace les progrès durement acquis en matière de droit des femmes et de la communauté LGBTIQ+. Les auteures de cet article ont participé à la CSW70 en tant que déléguées de l’organisation Sociologists for Women in Society. En tant que témoins de discussions diplomatiques, mais aussi en tant que participantes à la conférence, naviguant entre les réunions officielles, les événements informels et les espaces dédiés aux organisations non gouvernementales (ONG), nous avons pu observer, en temps réel, la confrontation de visions concurrentes en matière de justice de genre.
Réappropriation de la rhétorique des droits humains lors de la CSW70
Les représentants de l’administration américaine, ainsi que des mouvements conservateurs présents à la conférence, ont tenté de redéfinir la notion de justice en se réappropriant la rhétorique des droits. Après avoir échoué à modifier le document négocié par la Commission de la condition de la femme, les États-Unis ont proposé une résolution titrée « Protéger les femmes et les jeunes filles grâce à une terminologie appropriée » : une tentative, politiquement motivée, de définir le genre uniquement en termes « d’hommes et de femmes ». Si la tentative n’avait pas échoué, la résolution aurait modifié des règles et pratiques anciennes au sein de la Commission et aurait créé une nouvelle voie procédurale pour restreindre le sens de la notion de genre au sein de l’ONU.
Le dernier jour de la conférence, pour expliquer leur vote, les États-Unis avertissaient que des « forces malveillantes » utilisaient des organisations multilatérales pour répandre « de dangereuses idéologies relatives au genre ». Pour y faire face, les États-Unis déclaraient qu’ils « protégeraient toujours les femmes et les jeunes filles contre l’idéologie dangereuse et radicale du genre », tout en réaffirmant ce qu’ils appellent « la vérité biologique ». Les termes employés redéfinissaient également la gouvernance multilatérale mondiale comme une menace à la souveraineté nationale et reprenaient la rhétorique de la protection pour légitimer le sens étroit donné à la notion de genre et pour remettre en cause les droits liés à l’identité de genre et à la liberté de procréation.
Un vaste projet anti-droits
Au même moment, des participants à la conférence profitaient des séances de questions et réponses pendant les tables rondes officielles pour se faire l’écho des points de vue hostiles aux droits liés au genre. Sous couvert de référence aux notions de justice et de sécurité des femmes, leurs questions s’en prenaient de fait aux normes internationales relatives aux droits des femmes, à l’autonomie corporelle, et aux droits en matière de sexualité et de procréation. Ces interventions s’inscrivent dans des discours anti-droits plus larges, qui cherchent à dissimuler des politiques réactionnaires et régressives sous le vernis du langage de la promotion des droits humains.
Dans le même temps, la Conférence sur l’état des femmes et de la famille (Conference on the State of Women and the Family, CSWF), un événement parallèle à la CSW70 organisé par l’Heritage Foundation, C-Fam (The Center for Family and Human Rights), ainsi que d’autres organisations conservatrices, tentait d’amalgamer la rhétorique anti-droits avec les valeurs des Nations unies. Plusieurs tables rondes organisées lors de la CSWF s’en sont pris ouvertement à ce que les participants appelaient l’« idéologie du genre », ou bien ont tenté de se réapproprier, de manière plus implicite, le langage du « care » (la « sollicitude » ou « l’attention à l’autre »), de la protection, de la justice, de la maternité, des droits parentaux, et de la gestation pour autrui. L’intitulé de certaines tables rondes, comme « La justice et l’égalité commencent dans le ventre : chaque vie mérite une chance » ou encore « Qu’est-ce qu’une femme : protéger les femmes et les enfants de l’idéologie du genre, » ne faisaient aucun doute quant à l’agenda anti-droits qu’elles entendaient promouvoir. D’autres intervenants ont également décrit des politiques similaires en termes de protection de la famille et du bien-être des femmes. Tout au long de la conférence, les participants ont tenté de redéfinir la notion de justice de genre en la détournant de ses engagements initiaux en faveur de l’autonomie corporelle, de l’autodétermination du genre ou des droits humains.
Du genre à la démocratie
Ce que nous avons observé durant la CSW70 suggère que ces mouvements anti-droits qui tentent d’influencer l’ONUreprésentent un retour de bâton pour les victoires féministes récentes et une tentative visant à éroder les normes et institutions démocratiques. Des travaux de recherche montrent que les régimes autoritaires contemporains s’en prennent souvent à l’égalité de genre et aux droits de la communauté LGBTIQ+ en se référant à des notions floues comme « idéologie de genre », et ce pour affaiblir les engagements publics en faveur de l’égalité et pour miner la démocratie. Même si la notion de genre n’est pas l’unique catégorie mobilisée par les régimes autoritaires pour tenter de s’emparer du pouvoir, elle demeure néanmoins centrale, et les conflits sociétaux autour du genre apparaissent comme un indicateur de la montée de l’autoritarisme.
Alors que les membres de l’administration Trump puisent leur rhétorique dans la guerre culturelle qui fait rage aux États-Unis, ils s’expriment en fait pour (et depuis) un mouvement anti-droits mondial en plein expansion. Les participants à ces mouvements anti-droits ne sont pas étrangers à l’ONU. Ces dernières décennies, des ONG conservatrices se sont progressivement implantées au sein de l’ONU, en particulier au sein de la CSW. De fait, l’idéologie conservatrice s’est installée au centre des discours. Sa prééminence au sein des réunions de la CSW cette année reflète un phénomène plus large dans la dynamique des mouvements anti-droits. Alors que les mobilisations transnationales ont longtemps été considérées comme l’apanage des organisations de gauche, leurs contreparties de droite sont parvenues, ces dernières années, à imiter leurs stratégies d’organisations transfrontières. Désormais, elles entendent prendre le contrôle d’institutions comme les Nations unies, avec comme but ultime de les affaiblir.
Les effets sont toujours en cours
Même si la réaction à ce mouvement états-unien anti-droits au sein de la CSW70 a été majoritairement négative, les stratégies utilisées continuent cependant à éroder les systèmes démocratiques et multilatéraux.
Des actions similaires vont certainement se poursuivre. À l’image, par exemple, des récentes demandes du représentant des États-Unis auprès de l’ONU, Mike Waltz. Ce dernier estimait que l’ONU devrait revenir à ces principes fondamentaux en se concentrant sur la paix et la sécurité internationales, en réduisant son budget et en rationalisant son fonctionnement institutionnel. Mike Waltz se prononçait également pour que les États-Unis utilisent un modèle d’influence ouvertement transactionnelle au sein de l’organisation.
L’action des États-Unis lors de la CSW70 suggère que l’administration Trump ne se contente pas seulement de contester la rhétorique liée au genre. Elle entend également redéfinir quels sont les aspects du multilatéralisme international qui importent vraiment et quels sont les intérêts qu’ils sont censés servir. Dans cette période d’incertitude pour les Nations unies et pour le multilatéralisme, les universitaires féministes et les militants des droits doivent travailler à identifier les détournements qui sont faits de la logique des droits et à dénoncer les stratégies mobilisées en ce sens.
(traduit de l’anglais américain par Robert Chaouad)