La lutte entre le centre et les extrêmes

L’idée d’un « centre » suppose que les droits de l’homme transcendent les frontières. Mais est-ce vraiment le cas?

Stephen Hopgood
March 20, 2015

Le meilleur des mondes possibles pour la défense des droits de l’homme consiste vraisemblablement en un mouvement mondial unique avec des objectifs communs. Ce mouvement idéal partagerait une logique économique interne où les besoins (et non pas les préférences liées à la collecte de fonds ou aux donateurs) établissent les priorités et dirigent les flux monétaires. La voie prise par le mouvement résulterait de délibérations démocratiques. Nous pourrions affirmer que la réalité ou la possibilité d’un mouvement international des droits de l'homme unique est une croyance fondamentale pour de nombreux grands défenseurs des droits de l’homme, que tout le monde dans les « droits de l’homme » est dans le même bateau, dans la même équipe et uni par « les valeurs et la cause que nous défendons ensemble. »

Les médias sociaux internationaux et la technologie mobile semblent donner aux militants transnationaux les outils nécessaires à cette mission, promettant une efficacité accrue en terme de communication et d’action et supprimant les frontières nationales. Nous avons aujourd’hui une multitude de boomerangs et de réseaux virtuels où l’information est largement partagée et les pressions liées aux campagnes viennent de sources internes et externes à l’État. Ce type d’effet lasso se resserre autour des gouvernements réticents, un pas en avant bienvenu quant à l’amélioration de la situation en matière de droits de l’homme.

Une telle « convergence vers le centre » offre de nombreuses possibilités, comme d’autres personnes l’ont reconnu dans ce débat, mais elle présente également des problèmes évidents. Certains viennent de l’intérieur du mouvement mondial des droits de l’homme, en particulier concernant le financement et la définition des priorités. Cependant, ces explications supposent encore que la frontière elle-même, la distinction entre ce qui est interne et externe à l’État, peut être dépassée, et l’État apprivoisé. Les droits de l’homme concernent, après tout, l’absence de pertinence morale de cette frontière quand il s’agit des droits fondamentaux d’une personne.

Cette vision de progrès en terme de justice pénale et sociale avec les méchants ayant ce qu’ils méritent, est profondément séduisante même pour les sceptiques parmi nous pour qui la défense des droits de l’homme est encore la façon la plus efficace de procéder. Mais ce qui apparaît comme le centre ne reste réellement qu’un espace international avec une légitimité locale améliorée. Le mythe d’un mouvement mondial unique est ici minutieusement examiné. Si la limite de l’État est réelle, deux mouvements persistent avec l’État se dressant entre eux.

Les institutions étatiques continuent de contrôler l’espace démographique, social et économique, faisant d’elles des acteurs majeurs en matière de convergence des droits de l’homme. C’est l’État qui signe les traités et promulgue les lois, qui collecte les impôts et fait la police aux frontières. Ce contrôle du « centre » est ce sur quoi repose tout le fonctionnement de l’État. En permettant, en refusant ou en régulant les mouvements financiers, de personnes et de marchandises, à l’intérieur et à l’extérieur de son territoire, l’État exerce le cœur de son pouvoir.

Inévitablement, l’État a beaucoup plus de contrôle à l’intérieur de ses frontières, là où s’exerce sa compétence exécutive et juridique. C’est le pouvoir dominant. En Russie, l’État qualifie les ONG de défense des droits de l’homme d’agents étrangers. En Hongrie, en Égypte, en Inde et ailleurs, les restrictions sur les financements étrangers entravent les activités des organisations de défense des droits de l’homme. L’État peut tuer ceux qui manifestent en faveur des droits de l'homme ou fermer les yeux avec ceux qui les assassinent. Il peut, bien sûr, simplement les emprisonner ou les brutaliser publiquement. Les restrictions relatives aux communications sont courantes. Et l’État peut toujours tirer un avantage politique en s’opposant aux droits de l’homme.


Demotix/Francisco Castillo (All rights reserved)

Police disperse a Chilean student rally. "Inevitably the state has significantly more control inside its borders where it has legal and executive jurisdiction. It is the pre-eminent power here."


Le centre, en tant qu’espace pour les organisations transnationales, ne peut pas être situé physiquement, financièrement ou conceptuellement au sein de la  sphère nationale. La présence de l’État est tout simplement trop forte.

Pour ces raisons, le centre, en tant qu’espace pour les organisations transnationales, ne peut pas être situé physiquement, financièrement ou conceptuellement au sein de la  sphère nationale. La présence de l’État est tout simplement trop forte. Le centre ne peut également pas chevaucher les frontières  pour la même raison : la permission de l’État est requise pour entrer et quitter un État, posséder des biens ou faire circuler de l’argent. Les humanitaires ont compris qu’ils doivent parfois accepter les exigences de l'État pour continuer à fournir de l’aide alors que des défenseurs connus des droits de l’homme internationaux se sont récemment vus refuser l’entrée dans des pays comme l'Égypte et les Émirats Arabes Unis. Même dans des pays comme le Brésil et l’Afrique du Sud, qui sont largement en faveur des droits de l’homme internationaux et classés comme étant « libres » par Freedom House, des abus importants, entre autres de la police, continuent à se produire. Il n’y a aucune immunité diplomatique, aucune extra-territorialité, aucune valise diplomatique qui supprimeraient les frontières pour les organisations de défense des droits de l’homme.

Dans l’espace international, l’État manque d’un tel pouvoir exécutif. Pour gêner les initiatives des organisations internationales de défense des droits de l’homme, il ne peut que les condamner publiquement, chercher des alliés pour les contrecarrer, et soutenir des législations et réglementations qui freinent les efforts en matière de droits de l'homme ou les redéfinissent. C’est le terrain qui donne aux ONG internationales leur plateforme. Cependant voici là où le bas blesse. Ces grandes ONG prospèrent car elles sont basées dans les États qui, jusqu’à présent, ont été les plus influents dans le système international. Imaginez qu’Amnesty International soit basée en Afrique du Sud ou que Human Rights Watch soit Brésilienne ? Garderaient-elles le même niveau d’influence ou seraient-elles confrontées à un discours souverain alternatif de la part des citoyens britanniques et américains demandant de quel droit critiquent-elles les gouvernements américains et britanniques ? La stratégie d’Amnesty consistant à se rapprocher du terrain est un test fascinant dans ce domaine. J'ai affirmé ailleurs que le réel pouvoir de Human Rights Watch vient du passeport bleu. Imaginez qu’une organisation brésilienne comme Conectas se rapproche du terrain en ouvrant des bureaux à New York et Londres pour établir des rapports sur les violations des droits de l’homme aux États-Unis et au Royaume-Uni ?  

Il existe un lien profond entre les démocraties libérales occidentales, leur politique étrangère, et les droits de l’homme. L’espace international est durable car ces États le soutienne (donc est-il vraiment international ?). Cela fonctionne ainsi pour leurs objectifs internationaux soit directement (en utilisant la conditionnalité des droits pour faire pression sur les autres) soit indirectement (car la globalisation ouvre les marchés et la main d’œuvre à bas coûts pour les économies occidentales). Les droits de l’homme sont les bienfaiteurs. Le centre, bien qu’étant international, s’enracine vraiment dans ce pouvoir de l’Occident. C’est un espace qui reste ouvert pour l’instant mais pas nécessairement indéfiniment. Et comme nous le savons, quand il paraît être utile de s’engager dans une invasion massive de la vie privée à l’échelle mondiale (nationalisant ainsi l’espace international) les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni ont tous deux peu de scrupules.

En d’autres mots, deux mondes persistent. Le monde international dépendant du soutien occidental, et le monde national dans lequel la hausse du niveau de vie de l’État démocratique est essentielle à l’amélioration de la situation des droits de l’homme.

C’est là où le mythe du mouvement des droits de l’homme sera mis à l’épreuve. Les membres de la classe moyenne en expansion dans les pays du Sud sont plus susceptibles de préférer les droits civiques et politiques (ces droits qui protègent leur personne, leur liberté d’expression et leurs possessions) à ceux qui nécessitent plus d’aides publiques et d’impôts et même de redistribution de la richesse. Cette classe moyenne constitue la base électorale d’un État démocratique. C’est une bonne nouvelle pour les droits LGBT et les droits des femmes mais une mauvaise nouvelle pour les droits sociaux et économiques. En d’autres termes, les relations entres classes sociales à l’international se répercutent au sein des droits de l’homme au niveau international et national. La séparation entre les droits civiques et politiques et les droits sociaux et économiques pourrait être structurelle et non pas éphémère : un type de droits de l’homme pour les riches, un autre pour les pauvres. Dans un monde où les inégalités sont croissantes, cette tension ne peut que s’exacerber.

ABOUT THE AUTHOR

Stephen Hopgood

Stephen Hopgood est professeur de relations internationales à SOAS de l’université de Londres. Son livre le plus récent est The Endtimes of Human Rights (La fin des droits de l’homme, pour les critiques, voir ici), suivi de Keepers of the Flame: Understanding Amnesty International (Les gardiens de la flamme : comprendre Amnesty International).

 

 

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