Des fonds locaux pour des problématiques locales : placer la barre plus haut

L’aide internationale n’est pas mauvaise sur le plan éthique et les organisations locales de défense des droits de l’homme vont l’utiliser dans les années à venir. Nous devons aussi mobiliser des sources locales de financement en améliorant notre compréhension de notre propre cadre politique, philanthropique et économique.


By: Osai Ojigho
February 12, 2014

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Au cours des derniers mois, les auteurs de openGlobalRights ont vigoureusement débattu les pours et les contres de l’aide internationale aux mouvements locaux de défense des droits de l’homme. L’argent étranger pour la promotion des droits de l’homme à l’échelle locale est-il bon, mauvais ou un peu des deux ?

Mon point de vue, basé sur mes 7 années de travail au sein des mouvements de défense des droits de l’homme en Afrique, est que l’argent en provenance de l’étranger est à la fois nécessaire et insuffisant.

Oui l’argent étranger est important pour les groupes locaux de défense des droits et oui il doit continuer. Mais non, ces fonds ne peuvent pas, à eux seuls, résoudre les problèmes des droits de l’homme en Afrique et ils ne vont pas garantir que les droits de l’homme soient florissants localement. Les groupes africains vont continuer à utiliser l’argent étranger mais ils doivent aussi apprendre à collecter des fonds locaux.

Plaidoyer en faveur de l’aide internationale

L’aide étrangère aux groupes africains de défense des droits de l’homme n’est pas une mauvaise chose. Les droits de l’homme sont universels et tout le monde, quelque soit sa nationalité, est interconnecté et responsable l’un de l’autre.

Comme l’a dit le leader américain des droits civils Martin Luther King Jr., « Toute injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout ailleurs. Nous sommes pris dans un réseau de relations mutuelles auquel nous ne pouvons échapper ; notre destinée commune est un vêtement sans couture. Ce qui affecte directement l’un de nous nous affecte tous indirectement. » L’aide financière aux défenseurs des droits de l’homme bénéficie à tous, indépendamment de l’origine géographique de cet argent.

L’interdépendance entre les personnes se voit clairement dans ma région d’origine en Afrique de l’Ouest où les conflits politiques en Côte d’Ivoire, en Guinée, en Guinée Bissau, au Mali, au Niger et au Togo nuisent à ces pays et à leurs voisins. Même les populations qui ne sont pas directement impliquées dans l’instabilité doivent payer pour défendre leurs frontières, s’occuper des réfugiés et surmonter les perturbations économiques.

Aider les défenseurs locaux des droits de l’homme dans ces pays en conflit bénéficie donc à l’Afrique de l’Ouest dans son ensemble, ainsi qu’aux contribuables dans le monde qui financent le travail de maintient de la paix et de développement de l’Union Africaine et des Nations Unies.

Tout ne va cependant pas bien dans le monde de l’aide internationale aux défenseurs locaux des droits de l’homme. La crise financière mondiale a touché durement les pays donateurs et nombreux sont ceux qui revoient leurs engagements à l’étranger. Le Ministère britannique pour le développement international (DFID) indique par exemple qu’il se concentre sur le développement économique et qu’il réduit son soutien financier aux questions traditionnelles de défense des droits de l’homme. Le plan d’allocation pour les droits de l’homme du gouvernement australien qui a aidé de nombreuses initiatives de groupes locaux de défense des droits en Afrique et ailleurs a récemment annoncé la suspension de ses activités de financement pour 2013-2014.

Les donateurs internationaux s’intéressent de plus en plus à l’identification de solutions locales aux problèmes locaux. Le président de la Banque Africaine de Développement, Donald Kaberuka, suggère par exemple que le secteur privé africain devrait commencer à financer les ONG locales. De nombreuses entreprises privées soutiennent déjà les activités de responsabilité sociale d'entreprise (RSE) en leur permettant de contribuer à diverses causes sociales via des fonds déductibles des impôts.              

Ces fonds RSE peuvent néanmoins être problématiques. Chaque fois qu’une ONG collabore avec le secteur privé, elle a tendance à devenir la responsable de la mise en œuvre du programme RSE de l’entreprise plutôt que d’être le destinataire autonome des fonds. Une étude du centre international de formation et de recherche basé au Royaume-Uni montre que les relations entre les ONG et les programmes RSE soulèvent souvent des difficultés et que les parties prenantes ne sont souvent pas d’accord sur les objectifs à poursuivre. Ce n’est bien sûr pas surprenant vu que leurs objectifs et leurs intérêts divergent souvent radicalement. Aligner les intérêts des ONG africaines et des entreprises privées est donc crucial mais difficile à réaliser.

Les critiques sur l’aide internationale disent qu’elle sape l’autonomie des ONG locales et introduit un souci de rentabilité dans une activité jusqu’ici basée sur la valeur. Il n’y a cependant aucune garantie que les contributions d’origine africaine ne vont pas avoir des effets similaires ou pires. Après tout, les donateurs africains ont tout autant de chance d’être animés par des considérations politiques ou des effets de mode idéologique que leurs homologues internationaux et l’argent africain peut tout aussi facilement subvertir le volontarisme des défenseurs locaux des droits de l’homme. Les problèmes de ce type ne disparaissent pas par magie quand les donateurs sont basés en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient et en Amérique Latine plutôt qu’en Australie, au Canada, en Europe ou aux États-Unis.

Toutefois il n’y a aucun doute que les groupes africains de défense des droits de l’homme, comme toute autre organisation de la société civile, devraient dépendre d’un ensemble hétérogène de ressources. Ils devraient rechercher l’aide étrangère ainsi que les soutiens financiers locaux, mener des activités génératrices de revenus, faire payer des cotisations et bénéficier de dons et de legs de la part de leurs soutiens africains. Plus la base de financements est variée, plus la probabilité qu’une ONG conserve son autonomie est grande.

Les problématiques en matière de dons locaux

Bien que de nombreux africains voient positivement les groupes de défense des droits de l’homme, notre continent n’a pas de tradition de dons aux ONG en faveur de la justice sociale. Au lieu de cela, les gens ordinaires qui ont de l’argent de côté préfèrent généralement aider les membres de leur famille élargie. De plus, la plupart des philanthropes africains préfèrent soutenir des projets caritatifs ayant des résultats tangibles comme les écoles, les hôpitaux et d’autres types de bâtiments.

Les africains sont également nombreux à savoir que les groupes de défense des droits de l’homme reçoivent des financements étrangers et ils croient que ces fonds suffisent aux besoins des ONG. Cette perception est cependant trompeuse. Oui, les groupes de défense des droits de l’homme reçoivent des fonds étrangers, mais très peu ont suffisamment d’argent pour couvrir leurs besoins et mener leurs programmes à bien. L’efficacité d’un projet est généralement limitée par le nombre de personnes qu’une ONG peut toucher. Les groupes locaux de défense des droits auront un impact plus important s’ils peuvent sécuriser plus de financements à la fois sur le plan local et sur le plan international.

L’environnement juridique et politique joue aussi un rôle. Dans de nombreux cas, les gouvernements africains rendent difficile pour les groupes locaux de défense des droits le fait de lever des fonds et de fonctionner. En Éthiopie par exemple, le gouvernement qualifie toutes les ONG recevant plus de 10% de leurs financements de l’étranger d’« organisation étrangère » et leur interdit de travailler dans le domaine des droits de l’homme. Le Conseil économique, social et culturel (ECOSOCC) de l’Union Africaine limite de la même façon le statut consultatif aux seules ONG africaines qui tirent au moins la moitié de leurs revenus de cotisations, excluant automatiquement la plupart des organisations africaines financées par l’étranger.

De plus, de nombreux gouvernements africains sont suspicieux envers les efforts commerciaux des ONG comme la vente de livres ou la location de bureaux, rendant difficile pour les groupes les plus entreprenants de se financer par le biais d’activités génératrices de profits. Pour changer cette situation, les ONG africaines doivent prôner la refonte des lois fiscales locales et apprendre ensuite à se conformer aux nouvelles exigences comptables.

Toutefois, il ne fait aucun doute que les ONG africaines doivent faire plus d’effort pour collecter des fonds locaux. Certains groupes le font déjà. Les cotisations sont une source potentielle de revenu, ce qui est plus facilement réalisable par les associations professionnelles qui comptent de nombreux membres. La commission internationale des juristes du Kenya collecte par exemple des fonds auprès de ses membres pour soutenir son travail de défense des droits de l’homme. D’autres gagnent de l’argent en fournissant des services payants comme le Africa Regional Sexuality Resource Centre, qui fait payer ses clients pour se former dans le domaine de la santé sexuelle et des droits de l’homme. 

Certains groupes utilisent également la technologie de manière innovante pour collecter des fonds. 234give, un site de financement communautaire au Nigéria nouveau et intéressant, offre une plateforme pour les organisations locales de défense des droits de l’homme afin de collecter des fonds locaux.

Avec créativité et ténacité, mes collègues dans le domaine des droits de l’homme et des ONG en Afrique trouveront les ressources dont ils ont besoin. Bien que notre secteur continuera à utiliser l’aide étrangère dans les années à venir, nous devons développer et entretenir un groupe de sympathisants locaux ayant la capacité et la volonté de soutenir financièrement notre vision commune.

 


Osai Ojigho est un défenseur des droits de l’homme et de la justice en matière d’égalité des sexes. Basée à Lagos au Nigeria, elle occupe le poste de directeur exécutif adjoint de Alliances for Africa, une ONG dont le siège se trouve à Lagos. Elle intervient également en tant que conseiller éditorial de openGlobalRights.

 
 


 

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