Rétablir l’ordre : l’ONU est-elle un ami ou un ennemi ?

Alors que les Nations unies sont perçues par de nombreux républicains comme un frein pour les intérêts américains, dans les pays du Sud, l’ONU est considérée comme étant au service des États-Unis. Pourquoi ?


By: Charles T. Call & David Crow & James Ron
November 17, 2017

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L’Assemblée générale annuelle des Nations unies s’est réunie en septembre à New York dans un climat d’anxiété concernant les relations avec les États-Unis sous la présidence Trump. Les États-Unis sont le membre le plus puissant de l’ONU et son plus grand contributeur. La possibilité que le président se livre à une nouvelle salve d’attaques contre les organisations internationales inquiétait les officiels de l’ONU mais son vague appui en faveur des missions onusiennes de maintien de la paix et d’aide aux réfugiés les a quelque peu soulagés.  

Cependant, les appels de Trump en faveur de la souveraineté nationale vont dans le sens du scepticisme de longue date des conservateurs envers les organisations internationales. D’après une étude de Pew menée en 2016, les républicains pensent, dans leur majorité, que les États-Unis ne devraient pas laisser leurs intérêts être affectés par l’ONU ou par d’autres institutions multilatérales comme l’Organisation mondiale du commerce. En ce sens, l’ONU est un outil utilisé par d’autres pays, notamment les ennemis de l’Amérique, pour aller à l’encontre des intérêts américains.

Flickr/UN Geneva/(CC BY-NC-ND 2.0)(Some Rights Reserved).

The Trump administration has taken up the banner of ensuring that the U.N. serves the United States and its security imperatives.


Mais les autres pays perçoivent-ils l’ONU de cette manière ? Dans le monde, que pensent les populations de l’ONU et des États-Unis ? En lien avec l’Assemblée générale de l’ONU, nous avons examiné les données de notre étude menée auprès de 8 885 personnes dans six pays de toutes les régions des pays du Sud. Les sondages ont été administrés entre 2012 et 2016 et sont représentatifs de l’opinion de pays (Mexique, Colombie, Équateur) ou de grandes villes et de leurs zones rurales périphériques (Lagos, Bombay, Rabat et Casablanca). Nous avons eu recours à des entreprises locales de sondage réputées pour mener ces entretiens en face à face.

Étonnamment, les populations que nous avons sondées ont toutes une perception de l’ONU allant du médiocre au négatif. Sur une échelle de 0 (confiance nulle) à 1 (confiance forte), le Mexique, l’Équateur, la Colombie, et le Nigeria se retrouvent toujours légèrement du côté de la confiance, au-dessus du point médian (.5) entre .54 et .56. Bombay est légèrement méfiante (.46) et Rabat et Casablanca sont fortement sceptiques (.29) (voir graphique 1).

Ces scores faibles en matière de confiance ne constituent guère l’approbation pleine et entière à laquelle nous aurions pu nous attendre si, comme l’affirment parfois les conservateurs américains, les pays les plus faibles et les ennemis de l’Amérique utilisaient l’ONU afin d’accroître leur pouvoir, de sécuriser l’aide internationale, et de limiter la souveraineté des États-Unis. Nos conclusions sont également surprenantes vu que certains sondages, notamment une enquête du Pew Research Center de 2013, ont révélé que les populations perçoivent l’ONU de manière plus positive. Ce sondage, réalisé dans sept pays sud-américains et dans six pays africains, a en effet conclu que les gens ont une perception « favorable » de l’ONU.

Nos sondages sont le reflet de l’opinion plus récente et révèlent une perception légèrement moins positive des Nations unies.

raph 1: Average Trust in UN

Ce qui est peut-être moins surprenant, c’est que les populations ont localement une perception légèrement négative du gouvernement américain, avec une confiance comprise en moyenne entre .43 et .49 (là encore sur une échelle de 0 à 1) en Inde, au Mexique, et en Équateur. Avec .24, le Maroc fait pencher la balance plus fortement du côté négatif. Ces sondages ont tous été administrés avant l’élection de Donald Trump, dont le discours devant l’ONU renforçant l’approche consistant à placer « les États-Unis d’abord » qui a consterné les alliés et renforcé la suspicion de ses détracteurs. D’autres sondages ont montré une chute spectaculaire du soutien en faveur des États-Unis au cours de 2017. Dans nos études, même dans les pays traditionnellement favorables aux États-Unis, le soutien était mitigé (Colombie, .53, Nigeria, .59).

"Nous avons constaté que plus les gens se méfient du gouvernement américain, plus ils se méfient également de l’ONU, et ce en tenant compte d’une multitude de facteurs."

Cependant, notre conclusion la plus intéressante concerne le lien statistique fort et important entre la confiance envers les États-Unis et la confiance envers l’ONU. Nous avons constaté que plus les gens se méfient du gouvernement américain, plus ils se méfient également de l’ONU, et ce en tenant compte d’une multitude de facteurs. En toute logique, l’inverse est également vrai : plus les gens font confiance au gouvernement américain, plus ils font confiance à l’ONU.

Le graphique 2 montre la magnitude de ce lien via l’analyse de régression. La confiance à l’égard du gouvernement américain et à l’égard de l’ONU est notée sur la même échelle allant de 0 (confiance nulle) à 1 (confiance forte). Dans les six pays et villes, quand les personnes interrogées font fortement confiance aux États-Unis (l’échelle est à son maximum de 1 à droite du graphique), la confiance envers l’ONU est de .62. Quand la confiance envers Washington tombe au niveau minimum de « confiance nulle » (0 à gauche du graphique), les personnes interrogées se méfient de l’ONU (moyenne de .45), une chute de 17 points de pourcentage, même en prenant en compte toute une série de facteurs culturels et sociodémographiques.

raph 2: The less you trust the US government, the less you trust the UN

Ce  résultat est surprenant vu la compréhension de l’ONU par le public américain. Alors que de nombreux Américains voient l’ONU comme s’opposant ou limitant le pouvoir américain, notre sondage suggère que les gens des pays en développement pensent autrement. Nous pouvons en déduire que de nombreuses personnes dans les pays du Sud perçoivent l’ONU et les États-Unis comme poursuivant des objectifs communs. Ce qui est bon pour l’Amérique et bon pour l’ONU et vice-versa.

Pourquoi existe-t-il un lien entre la méfiance à l’encontre de l’ONU et la défiance à l’encontre du gouvernement américain ? Pour commencer, il semble probable que l’attitude à l’égard des autorités américaines influence celle envers l’ONU plutôt que l’inverse ; les États-Unis sont clairement bien plus importants et visibles sur la scène internationale.

Il est cependant possible que la méfiance à l’encontre de l’ONU et du gouvernement américain soit due à la méfiance généralisée à l’encontre des acteurs internationaux. Afin d’examiner ce point,  nous avons intégré à notre analyse statistique l’évaluation de la méfiance des personnes interrogées à l’égard de l’Union européenne (UE) et du Fonds monétaire international (FMI).

L’UE et le FMI sont plus populaires que l’ONU ou que le gouvernement américain dans les pays qui nous intéressent. De plus, l’analyse de régression montre que l’inclusion des attitudes envers l’UE et le FMI ne fait pas disparaître les effets de la méfiance à l’encontre des États-Unis sur la défiance à l’encontre de l’ONU. La méfiance des personnes interrogées à l’encontre de l’ONU est, en d’autres mots, peut-être due à la méfiance à l’encontre du gouvernement américain, au-delà des sentiments que les personnes interrogées peuvent avoir pour les institutions multilatérales dans leur ensemble.

Il est également possible que la méfiance à l’encontre de l’ONU soit due à la crainte d’une surveillance non désirée des droits humains, ce qui fut plus certainement le cas pour le département d’État américain sous les administrations précédentes. On peut certainement imaginer que ce soit le cas dans un pays épuisé par la guerre, comme pour la Colombie, ainsi qu’au Nigeria. Notre étude montre cependant que les personnes interrogées font généralement confiance aux organisations locales de défense des droits humains, ce qui contraste avec leur perception de l’ONU. De plus, lorsque nous incluons la « confiance dans les organisations locales de défense des droits humains » dans nos régressions, le lien entre la méfiance à l’encontre du gouvernement américain et la défiance à l’encontre de l’ONU persiste.

Nous pensons que le lien entre l’ONU et les États-Unis est dû au fait que les personnes interrogées voient l’ONU comme un outil interventionniste au service de son membre dominant, les États-Unis. Vu le rôle de l’ONU en Afghanistan et en Irak au cours de la dernière décennie et son rôle de plus en plus important dans la lutte contre le terrorisme à l’échelle mondiale, les populations des pays du Sud voient en l’ONU un outil interventionniste de type colonial en dépit du rôle de premier plan joué par les Nations unies en faveur de la décolonisation dans les années 1960 et 1970.

Ce constat de l’existence d’un lien entre la méfiance à l’encontre de l’ONU et la défiance à l’égard des États-Unis est remarquable, dans la mesure où cela va à l’encontre de la perception des politiciens américains conservateurs qui voient l’ONU caomme agissant à l’encontre des intérêts américains et en faveur de ceux qui la critique dans le monde, en particulier dans les pays du Sud. L’échantillon de notre sondage du reste du monde laisserait à penser que l’ONU sert les intérêts américains plutôt que le contraire.  

L’administration Trump est montée au créneau pour s’assurer que l’ONU serve les États-Unis et ses impératifs de sécurité, un thème évoqué dans le discours inaugural de Trump devant l’ONU le 19 septembre. Elle voudra peut-être également s’assurer que l’ONU ne soit pas perçue encore davantage comme étant au service de Washington afin d’en améliorer la légitimité. L’ONU, qui devrait jouir d’un minimum de soutien public, doit travailler à améliorer sa réputation qui est médiocre ou même carrément négative.

Cet article été publié à l’origine par la Brookings Institution.


Charles T. Call est chargé de recherches en politique étrangère sur l’Amérique latine à la Brookings institution.

David Crow est professeur associé d’études internationales au CIDE et l’ancien directeur du projet « les Amériques et le monde ».

James Ron tient la chaire Harold E. Stassen pour les affaires internationales à l’université du Minnesota et il est professeur associé au CIDE.


 

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