De quel type d’aide ont besoin les défenseurs des droits humains en période de Covid-19?

Lorsqu’il s’agit d’évaluer les besoins les plus pressants des populations locales et s’adapter pour faire face à une crise, les bailleurs de fonds devraient faire confiance à leurs partenaires qui sont sur le terrain, et prendre modèle sur eux.




Dans le monde, la pandémie de Covid-19 est un facteur majeur d’amplification d’une crise toujours plus profonde des droits humains et de la démocratie. Cette crise dépasse en effet le simple cadre de la santé publique car la pandémie exacerbe les problèmes sociaux qui n’ont fait que s’aggraver depuis des décennies, notamment dans le domaine des inégalités face à l’accès aux soins, de la pauvreté, et de la discrimination. Cette crise sociale rend les populations locales particulièrement vulnérables à des catastrophes comme le Covid-19, tandis que les travailleurs se retrouvent sans protection face à la précarité.  

Aujourd’hui, tandis que les gouvernements tentent d’aider leurs concitoyens, les organisations locales et les militants jouent, au niveau local, un rôle essentiel dans la réponse à la pandémie. Ces acteurs locaux doivent cependant continuer à faire face à la hausse des restrictions, des menaces et des attaques destinées à entraver le militantisme et réduire au silence les contestataires. Ils ont urgemment besoin des ressources et du soutien politique des donateurs internationaux afin de pouvoir poursuivre leurs activités.  

Le Fonds pour les droits humains mondiaux a lancé une étude sur les conséquences du Covid-19 afin d’évaluer les défis et les opportunités, pour la société civile, que les trois premiers mois de la pandémie ont fait apparaître. Fin avril et début mai, en s’appuyant sur un important réseau mondial de militants et d’organisations qui sont en première ligne au plus près du terrain, dans plus de vingt pays, le Fonds a interrogé plus de 200 organisations de défense des droits humains recevant une aide financière, avec pour objectif de mieux comprendre les conséquences de la pandémie sur leurs activités. 

Dans le domaine des droits humains, l’étude apporte des informations précieuses sur l’évolution du militantisme et le type de soutien nécessaire, que ce soit lors de cette crise mondiale ou au-delà. 

Malgré une situation compliquée, les militants qui sont en première ligne font preuve d’une grande capacité d’adaptation et d’une résilience remarquable dans leur réponse aux besoins divers des populations locales. 

Près de la moitié des sondés ont signalé être encore en capacité de mener leurs activités, par exemple en matière de plaidoyer en faveur de l’égalité des droits pour les personnes LGBTQ ou de défense des droits des peuples autochtones sur les terres et les ressources. De plus, 40 % des sondés disent être en mesure de poursuivre certaines de leurs activités clefs tout en s’engageant également dans des activités nouvelles, comme le contrôle de l'action des pouvoirs publics dans la lutte contre la pandémie, la documentation de l’impact du Covid-19 sur les populations locales, ou la mise en place de programmes éducatifs sur la santé et la sécurité. Il faut noter que 11 % des sondés disent s’être engagé pour la première fois dans des domaines d’activités totalement nouveaux afin de combattre la pandémie. Un nombre minime des personnes interrogées (seulement 3 %) ont répondu ne pas avoir les moyens de poursuivre leurs activités mais personne n’envisageait de les arrêter définitivement.  

Malgré ce regard très positif, la situation va probablement évoluer à l’avenir avec des organisations qui vont faire face à de nouvelles pertes de financement, à l’évolution des priorités des donateurs, et à l’aggravation de la crise de santé publique dans des zones géographiques jusqu’à présent peu touchées. Ce changement est déjà en cours, comme ont pu le constater les militants qui travaillent avec les groupes traditionnellement marginalisés (notamment les peuples autochtones et les minorités religieuses, ethniques, et raciales qui sont les plus touchés par le Covid-19). 

Dans le monde, des réponses inadaptées ou inexistantes ont révélé les fragilités des systèmes en place à à l’échelle nationale ou internationale que ce soit avec les perturbations massives dans la chaîne d'approvisionnement alimentaire mondiale ou la non prise en compte des travailleurs marginalisés des programmes d'aide publique. Les défenseurs des droits humains ont montré leur capacité à réorienter leurs ressources et à concilier leurs priorités immédiates (qui touchent souvent à des questions de vie ou de mort) avec leurs objectifs à plus long terme. Grâce à sa capacité d’adaptation et à sa réactivité, lorsque l’heure du bilan sonnera, la société civile devrait en sortir grandie. 

Cependant, les défenseurs des droits humains doivent mener leurs activités en faisant face à une pression considérable. La pandémie a fait apparaître de nouvelles priorités et urgences, alors même que, sur le terrain, les immenses difficultés qui se posent aux militants se sont multipliées. 

De la Hongrie au Brésil, les gouvernements ont profité des mesures de confinement et d’urgence pour restreindre les libertés publiques, réduire les libertés fondamentales et réduire au silence les opposants. Et, dans un effort visant à renforcer leur pouvoir, les dirigeants autoritaires ou populistes usent et abusent de restrictions en matière de santé et de sécurité en ciblant spécifiquement les défenseurs des droits humains. Près de la moitié des sondés ont signalé avoir déjà fait l’objet de restrictions, de couvre-feux, ou de mesures de confinement. 

Au Honduras, plusieurs militants connus ont été arrêtés sur la base de fausses accusations en lien avec la pandémie et ont, pour un grand nombre d’entre eux, été agressés ou emprisonnés sans pouvoir se défendre devant la justice. Plus de 50 % des participants à l’étude ont fait part de difficultés entravant le bon fonctionnement des mécanismes de protection des défenseurs des droits humains.  

En plus de l’intensification de ces dangers, les sondés ont indiqué que les problèmes structurels notamment la perte de financements (37 sondés), les membres du personnel malades (10 sondés), et la réduction de personnel en raison de coupes budgétaires (25 sondés), ont eu des conséquences sur leur travail. Pour un quart des sondés, les difficultés techniques, par exemple l’accès à internet ou aux banques, posent des difficultés majeures. D’autres ont mentionné le problème majeur qui se pose à eux en raison des conséquences sur leur bien-être personnel, la nécessité de prendre soin de membres de la famille touchés par la maladie ou la difficulté de se procurer des biens essentiels, ce qui nous rappelle à juste titre que les défenseurs des droits humains sont vulnérables aux mêmes inégalités systémiques qu’ils s’emploient à combattre. 

Les conséquences de la pandémie, qui touchent aussi bien les droits économiques et sociaux que ceux de la santé ou des migrants et même au-delà, montrent clairement que les organisations de défense des droits humains doivent impérativement faire preuve de leur utilité en répondant aux besoins des populations locales 

En palliant les lacunes des mesures étatiques de lutte contre les conséquences de la pandémie et en œuvrant pour que les plus vulnérables reçoivent les ressources et l’attention nécessaire, les organisations qui sont sur le terrain ont l’opportunité, en prouvant leur utilité, de toucher plus de personnes localement. 

Au cours de ces dernières années, le mouvement international de défense des droits humains s’est efforcé à repenser son rôle et ses stratégies, une réflexion qui s’est accélérée avec la pandémie. Ce type de crise (et l’impact multiple tel que décrit par les sondés) force les bailleurs de fonds à réfléchir sur la nécessité de faire preuve de réactivité, de flexibilité et d’adresse pour répondre à des situations d’urgence comme le Covid-19 tout en prenant en compte les valeurs et la stratégie d’aide sur le long terme et le développement de leur mouvement. 

Ces exemples illustrent l’importance et l’efficacité de la collaboration avec les organisations locales qui sont ancrées au sein de leur communauté et bien placées pour poursuivre leurs activités à l’avenir tout en s’adaptant à l’évolution des priorités. En tant que bailleurs de fonds, lorsqu’il s’agit d’évaluer les besoins les plus pressants des populations locales et s’adapter pour faire face à une crise, nous devons faire confiance à nos partenaires qui sont sur le terrain, et prendre modèle sur eux. Cela implique bien entendu d’apporter des financements qui intègrent une certaine flexibilité mais également de soutenir les militants, qui sont pris pour cible, en veillant à leur sécurité et à leur bien-être, en prévoyant des fonds d’urgence et en apportant un soutien politique.

En tant que bailleurs de fonds, lorsqu’il s’agit d’évaluer les besoins les plus pressants des populations locales et s’adapter pour faire face à une crise, nous devons faire confiance à nos partenaires qui sont sur le terrain, et prendre modèle sur eux. 

Tandis que les organisations apprennent à naviguer dans ce nouvel environnement opérationnel, il est essentiel que les bailleurs de fonds facilitent les échanges transrégionaux et intersectoriels, en accord avec les priorités et le leadership des militants de terrain, afin de comparer les stratégies, de partager les connaissances, et de renforcer la solidarité. Plus de 70 % des sondés disent avoir envisagé de nouer des liens avec d’autres organisations qui travaillent dans des domaines similaires et ont affirmé leur intérêt pour le dialogue avec leurs homologues. Cependant, avec près d’un quart des sondés indiquant ne pas bénéficier d’un accès fiable à internet, les bailleurs de fonds doivent jouer un rôle plus important afin de donner les moyens, notamment techniques, de collaborer. 

L’étude du Fonds sur les conséquences du Covid-19 vise à répondre à la même question que se posent, au quotidien, les militants : de quoi notre communauté a-t-elle besoin ? Les réponses ont réaffirmé, de manière encourageante, la résilience de la société civile et rappelé que, en période de crise, notre soutien doit être à la hauteur des besoins du moment.  

La pandémie accélère la nécessité de s’adapter et, en tant que bailleurs de fonds, nous devons prendre exemple sur la manière dont les organisations locales de défense des droits s’adaptent habilement de manière à répondre aux besoins immédiats ainsi qu’aux besoins à plus long terme. Alors que les militants locaux doivent surmonter des obstacles toujours plus forts afin d’apporter un soutien essentiel et transformateur dans une crise mondiale historique, les bailleurs de fonds doivent apprendre, s’adapter et les accompagner.

 

ORIGINALLY PUBLISHED: September 28, 2020

David Mattingly est vice-président, en charge des programmes, du Fonds pour les droits humains mondiaux.


 

COMMENTS
Stay connected! Join our weekly newsletter to stay up-to-date on our newest content.  SUBSCRIBE