Défendre les droits humains dans un Yémen ravagé par la guerre

Défendre les droits humains dans un Yémen ravagé par la guerre exige persévérance et créativité ainsi que l’apport de changements stratégiques dans la gestion des activités quotidiennes.


By: Osamah Alfakih
August 8, 2019

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Foto: Aljazeera English/Flickr (CC BY 2.0)


Suite à la vague de manifestations ayant déferlé sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, notamment en Tunisie et en Égypte, la jeunesse yéménite a commencé à se révolter en février 2011 contre le régime du président alors en place, Ali Abdullah Saleh. La révolution de 2011 a mis à l’épreuve la société civile yéménite sans toutefois répondre aux revendications et aux aspirations citoyennes à causes de puissants facteurs politiques, sociaux et géopolitiques dont la présence remonte à bien avant la révolution. 

Notre organisation, Mwatana for Human Rights, a toujours lutté contre la fermeture de l’espace démocratique au Yémen, mais ce combat a nécessité une persistance sans faille ainsi que des changements stratégiques dans notre façon de travailler. Ce n’est pas l’absence de société civile au Yémen qui est en cause. En fait, selon la Banque mondiale, le nombre d’organisations non gouvernementales officiellement déclarées (ONG) au Yémen a augmenté, passant de 7000 en 2011 à plus de 8300 en 2014. Toutefois, ces organisations n’ont pas pu faire changer les choses de manière significative. En effet, les partis politiques d’opposition, réunis sous l’appellation de Forum commun, ont détourné la révolution en la faisant passer d’un soulèvement populaire à un conflit politique entre eux et le régime de Saleh. 

L’incapacité de la société civile à profiter de l’élan insufflé par les jeunes révolutionnaires est largement attribuable aux ONG partisanes. Les ONG des partis d’opposition, fondées sous le régime de Saleh, se sont ardemment opposées au pouvoir en place. Cependant, lors de l’arrivée au pouvoir de l’ancienne coalition d’opposition, le Forum commun, ces ONG partisanes commencèrent à travailler pour le compte du nouveau président Hadi. 

L’incapacité de la société civile à profiter de l’élan insufflé par les jeunes révolutionnaires est largement attribuable aux ONG partisanes.

Le pays entra dans un nouveau conflit armé quand les Houthis et les forces loyales à l’ancien président Saleh prirent le contrôle de Sanaa par la force le 21 septembre 2014. Six mois plus tard, en mars 2015, l’Arabie Saoudite, à la tête d’une coalition de neuf pays arabes, lança une campagne militaire contre les forces houthistes loyales au président Saleh soutenues par l’Iran. Contrairement à leur objectif exprimé publiquement de « restaurer la légitimité au Yémen », l’unique intérêt des Saoudiens consistait à s’engager dans une guerre par procuration contre l’Iran. 

D’autres problématiques anciennes, notamment l’insuffisance en matière de planification stratégique et de capacité de gestion des fonds et des intérêts des donateurs, ont entravé l’action de la société civile. De plus, cette guerre a réduit progressivement l’espace public dévolu aux ONG, aux médias et à l’activisme politique. Les Houthis ont lancé de nombreuses actions contre leurs opposants, notamment la fermeture de nombreuses organisations locales, et toutes les parties ont lancé des campagnes diffamatoires contre les journalistes. Les organisations locales ont pour la plupart dû changer de priorité pour se concentrer sur l’aide d’urgence et humanitaire. 

Mwatana a constamment été la cible de menaces, de détentions et de campagnes de diffamation. Même si l’organisation a été créée en 2007 (sous le nom de « Hewar Forum ») elle n’a pas été autorisée à s’enregistrer par le régime de Saleh en raison des critiques de Hewar à l’encontre du gouvernement et nous n’avons finalement pu être déclarés officiellement qu’en 2013. 

Vu l’engagement de Mwatana à recenser les violations des droits humains commises par toutes les parties prenantes au conflit, les conditions de travail du personnel de notre organisation sont difficiles et ce au quotidien. Par exemple, le 4 mars 2016 les Houthis ont confisqué le passeport d’Abdulrasheed Alfaqih, le directeur exécutif de Mwatana, à l’aéroport international de Sanaa, lors de son retour de Jordanie où il avait assisté à une conférence internationale sur la solidarité avec des journalistes yéménites. 

Le 14 juin 2018, Alfaqih a été détenu pendant environ 10 heures au poste de contrôle de Bab al-Falaj, dans le gouvernorat de Marib, qui est contrôlé par les forces du président Hadi. Seulement quatre jours plus tard, le 18 juin 2018, la coalition menée par les Saoudiens et les autorités de l'aéroport de Seiyun dans le gouvernorat de Hadhramout ont confisqué les passeports de Radhia al-Mutawakel, le président de Mwatana, et d’Alfaqih avant de les placer en détention alors qu’ils voyageaient pour assister à un atelier de travail avec l’Union européenne. Ils finirent par être libérés après 12 heures de détention et d’intenses pressions au niveau local et international. 

Malgré ces circonstances immensément difficiles, en dépit des menaces et des attaques incessantes de toutes les parties au conflit, Mwatana a tenu bon dans sa mission en opérant des changements stratégiques et en utilisant sa créativité. En mars 2015, lorsque le conflit commença à s’aggraver au Yémen, Mwatana ne comptait guère que sept membres contre environ 70 personnes en 2018, travaillant à temps plein, basées dans 20 des 22 gouvernorats que compte le Yémen. 

Mwatana est tributaire de la méthodologie de recherches investigatrices, à savoir la collecte et l’examen des informations sur les violations des droits humains (commises par toutes les parties prenantes) provenant de sources directes, notamment les victimes, l’entourage familial, les témoins, et les professionnels de la santé. Cette méthodologie aide à monter de manière précise des dossiers fondés sur des faits tangibles. Nous collectons également toute la documentation disponible comme les rapports médicaux, les actes de naissances ou les avis de décès des victimes, et nous prenons nos propres photos pour signaler les armes et explosifs abandonnés et leurs conséquences sur les communautés. L’évaluation des conditions de sécurité est toutefois difficile car très changeante et notre personnel sur le terrain s’est parfois retrouvé piégé dans des zones en proie à de soudaines attaques aériennes ou terrestres.

Mwatana ne reçoit aucun soutien et aucune subvention d’organisations, de parties tierces, ou de gouvernements impliqués dans des violations des droits humains au Yémen.

Pour faire face aux conséquences du conflit et aux problèmes habituels qui se posent aux ONG yéménites, Mwatana a procédé à des changements importants dans ses activités stratégiques et quotidiennes. Ces changements comprennent l’application du code de conduite de l'organisation, notamment des concepts de transparence et de participation qui ont aidé à gagner la confiance de nos donateurs et partenaires. Surtout, ils ont eu un impact positif au niveau interne permettant à notre personnel de croire en la mission accomplie par Mwatana et au fait qu’ils jouent un rôle tangible. Par exemple, Mwatana a mis en place d’autres équipes de support et de management pour se concentrer sur les questions administratives et financières. Ces membres du personnel n’ont pas nécessairement d’expérience en matière de droits humains mais leur expérience du management et de la gestion des ressources a grandement facilité le travail des chercheurs.

Une nouvelle équipe de projet se concentre sur la levée de fonds et les relations avec les donateurs et les partenaires locaux et internationaux pour sécuriser le financement des activités de Mwatana. Chaque équipe a une mission bien définie, ce qui permet d’avoir une structure organisationnelle soudée qui facilite la pérennité de nos activités. Nos actions ont eu notamment un impact, que nous ne regrettons pas, sur notre capacité financière. Dans notre code de conduite, Mwatana ne reçoit aucun soutien et aucune subvention d’organisations, de parties tierces, ou de gouvernements impliqués dans des violations des droits humains au Yémen. Nous avons rejeté des subventions et des partenariats à plusieurs reprises au nom de cet engagement, y compris des subventions financées intégralement par les gouvernements américain ou britannique en raison de leur soutien à la coalition entre les Saoudiens et les Émirats arabes unis, et ce même quand l’organisation devait faire face à des besoins financiers pressants. Bien que rejeter des fonds soit une décision difficile, nous sommes fiers que notre code de conduite soit plus qu’un simple accessoire.   

Par conséquent, Mwatana a reçu une reconnaissance internationale, notamment en 2017, lors de son Rapport au Conseil de sécurité de l'ONU, en étant la première organisation locale yéménite à prendre la parole devant cet organe. Dans son rapport, Al-Mutawakel a décrit la situation sur le terrain et fait d’importantes demandes en lien avec la situation humanitaire et celle des droits humains.

La force particulière de Mwatana n’a rien de magique. En effet, les initiatives de Mwatana découlent de décisions concertées et stratégiques afin d’opérer efficacement dans un environnement où la liberté d’action de la société civile est quasiment non existante. L’indépendance de l’organisation, sa volonté de recherche de la vérité et son adhésion aux principes inscrits dans son code de conduite ont permis à Mwatana de continuer à agir efficacement, et non seulement de renforcer une société civile affaiblie, mais également de faire en sorte que les belligérants aient à rendre des comptes en cas de violation des droits humains.

 

An earlier version of this article was first published on Dejusticia's Blog.

 


Osamah Alfakih est le directeur des médias, de la communication et du plaidoyer, et l’ancien directeur de la recherche, de l’ONG yéménite Mwatana for Human Rights. Mwatana a récemment reçu le prix Baldwin Medal of Liberty décerné par Human Rights First.


 

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