Du niveau national à l’échelle internationale : la politique des droits humains de 1961 en Jamaïque

Comment la tendance nationale en matière de politique des droits humains dans les pays du Sud peut permettre de mieux comprendre la protection contemporaine des droits à l’échelle internationale




La fin de l’empire dans les Caraïbes a eu des conséquences sur les droits humains universels. Impulsée par des acteurs politiques nationaux, elle reflétait l’interaction traditionnelle entre les forces nationales et internationales influençant le débat sur les politiques à adopter bien avant l’émergence progressive du système onusien des droits humains à la fin des années 1960 et dans les années qui suivirent.

Le discours traditionnel, qui se focalise sur les années de négociations internationales à l’ONU, implique que la finalisation des conventions juridiques devint le point de départ des politiques internationales en matière de droits humains. Toutefois, les évolutions nationales ont eu des effets directs au niveau international. Les tendances à l’œuvre au niveau national, en particulier dans les pays du Sud, furent un précurseur des politiques internationales relatives aux droits humains.

En janvier 1961, le gouvernement jamaïcain, dirigé par le Premier ministre Norman Manley, annonça que les droits humains allaient devenir les principes directeurs dans le plan de développement national du pays. L’intention était de produire « un rapport ministériel contenant une déclaration de politique gouvernementale en matière de droits humains » et de le soumettre au parlement jamaïcain pour être débattu et adopté.

La motivation derrière une telle démarche n’est pas anodine et reflète la synthèse politique qui a émergé entre 1960 et 1961.

Non seulement l’annonce du gouvernement résultait de la convergence des trois domaines d’action politique caractérisant la décolonisation jamaïcaine (à savoir, la planification du développement, les droits humains, et l’édification de la nation) mais le gouvernement de Manley tentait également de répondre aux attentes et aux revendications de l’électorat jamaïcain. Le débat public sur les inégalités croissantes était devenu de plus en plus animé et s’était étendu dans toutes les Caraïbes.

D’ici la fin des années 1950, les nations caribéennes s’étaient engagées sur la voie de la décolonisation, exacerbant les débats sur l’ordre politique, économique, social, et constitutionnel qui façonnerait l’indépendance. La région était également au cœur de l’émergence de l’économie du développement. Il n’était ainsi guère surprenant que le magazine régional, The West Indian Economist (qui compte W. Arthur Lewis, économiste reconnu, dans son comité de rédaction) joue un rôle de premier plan dans l’analyse de ces problématiques en s’attachant plus particulièrement aux droits humains, à l’État de droit et à la justice sociale.

En avril 1960, en réponse aux évolutions dans la  région, les rédacteurs posèrent à leurs lecteurs des questions politiques existentielles comme « Les nations antillaises, dans leur essor, accordent-elles vraiment de l’importance à leurs citoyens ? ». Ils poursuivirent en reprochant aux gouvernements de la région de ne pas vraiment essayer « d’ancrer, dans l’ensemble de la société, les valeurs objectives de justice sociale ». Prêter une attention particulière au tissu social antillais est nécessaire au succès du projet d’indépendance.

Le gouvernement jamaïcain pensait devoir répondre à ces critiques qui l’incitèrent à s’appuyer sur les droits humains afin d’apporter une réponse politique cohérente. Les droits humains avaient fait l’objet de discussions au sein du cabinet ministériel dans les mois précédents la déclaration politique de janvier 1961. Les droits humains figuraient également dans l’examen des « politiques gouvernementales en faveur du développement à long terme » qui avait été conduit par l'Unité centrale de planification jamaïcaine mise en place par Norman Manley en 1955.

Cette unité critiquait le manque de déclaration claire sur les « objectifs nationaux » et « l’absence de finalité sociale affichée ». Elle affirma le « devoir du gouvernement de, premièrement, faire clairement comprendre aux citoyens du pays leurs droits et privilèges intangibles qui sont bien plus précieux que les choses matérielles, et, deuxièmement, de rendre ces droits et privilèges aussi réels que possible pour les citoyens ».

L’Unité de planification appela en faveur d’une déclaration des droits, une loi exhaustive de lutte contre la discrimination qui met l’accent sur les opportunités économiques et éducatives et intègre le principe de « à travail égal, salaire égal » ainsi que d’autres réformes des droits humains comme celle sur les méthodes policières et carcérales. Le but était « d’établir un code de conduite, non seulement pour le gouvernement dans les activités qui lui sont propres mais également pour les citoyens ».

Cette ensemble de propositions était remarquable pour une unité qui, au niveau organisationnel, se situait entre le bureau du Premier ministre et le ministère des Finances, et qui était chargée de superviser la planification gouvernementale. Les droits humains furent considérés comme étant essentiels à l’atteinte des objectifs politiques, sociaux et économiques dans le cadre d’un processus viable et cohérent d’édification de l’État. La décolonisation amena de nombreux pays émergents à traiter des droits humains dans un cadre constitutionnel, mais ce processus politique poussa le débat sur leur application pratique potentielle encore plus loin. Cela montre comment l’étude des rouages de l’administration publique vers la fin de la période coloniale peut favoriser l’écriture de l’histoire des droits humains.  

 La décolonisation amena de nombreux pays émergents à traiter des droits humains dans un cadre constitutionnel, mais ce processus politique poussa le débat sur leur application pratique potentielle encore plus loin.

En 1962, une Jamaïque nouvellement indépendante rejoignit les Nations unies et appela immédiatement la communauté  internationale à faire des droits humains une priorité majeure. D’ici à 1964, la Jamaïque fut reconnue comme un leader mondial dans les droits humains. D’ici à 1968, comme je l’ai abordé dans mon livre The Making of International Human Rights, nous pouvons clairement identifier l’impact transformateur des efforts diplomatiques jamaïcains sur l’évolution des droits humains. Comment la Jamaïque en est venue à jouer ce rôle lors des premières années ayant suivi l’indépendance ?      

Ces deux évolutions étaient liées. La décision politique de 1961 reflétait une vision politique plus large qui façonnerait la politique étrangère de la Jamaïque. L’Ambassadeur aux Nations unies, Egerton Richardson, qui joua un rôle moteur dans la diplomatie jamaïcaine des droits humains au cours des années 1960, fut un acteur majeur (dans son ancien poste en tant que secrétaire permanent au  ministère des Finances) dans les délibérations qui amenèrent l’annonce politique du gouvernement jamaïcain en janvier 1961.

Auparavant, Norman Manley et Richardson avaient joué un rôle de premier plan pour garantir les droits à l’éducation dans le plan national de développement jamaïcain de 1957 qui mettait l’accent sur la fin de la discrimination à l’accès et sur le fait que les opportunités éducatives « fournies par la gouvernement soient ouvertes et accessibles pour permettre une véritable égalité ». Curieusement, un élément essentiel de la planification nationale et de l’élaboration des politiques vers la fin de la période coloniale de la Jamaïque devint en peu de temps, avec des résultats remarquables, un point central de la stratégie du pays en matière de politique étrangère à l’époque postcoloniale.

Le cas de la Jamaïque montre que la dimension expérimentale (aussi imparfaite qu’elle puisse être) de la politique nationale relative aux droits humains est un facteur historique que nous devons prendre en compte, analyser, et comprendre. Cette dimension est, en fait, centrale à ce que l’histoire des droits humains peut offrir à ce champ de recherche.

Il est clair que nous devons opérer bien au-delà du récit normatif.

Il est clair que nous devons opérer bien au-delà du récit normatif.  C’est pourquoi l’incitation à étudier de près les processus nationaux, ainsi que leur influence plus large, est de plus en plus notable dans l’historiographie récente des droits humains et qu’elle est donc si prometteuse. Notre compréhension de ces processus politiques intègre heureusement une couverture géographique plus large.

Faire face à cette histoire nous amènera à repenser les notions existantes sur l’évolution des droits humains et à considérablement élargir les ressources utilisées pour relater ces histoires. Ces évolutions sont positives et, comme c’est souvent le cas, le passé continue d’éclairer, sous de nouveaux angles, le présent et l’avenir.

Cet article est basé sur le chapitre « From This Era of Passionate Self-Discovery’: Norman Manley, Human Rights and the End of Colonial Rule of Jamaica » dans le livre Decolonization, Self-Determination, and the Rise of Global Human Rights Politics, édité par A. Dirk Moses, Marco Duranti et Roland Burke (Cambridge UP 2020).

 

 

ORIGINALLY PUBLISHED: September 24, 2021

Steven L. B. Jensen est chargé de recherche à l'Institut danois des droits de l'homme où il officie également en tant que spécialiste du VIH/sida. Il a travaillé pour ONUSIDA de 2003 à 2007. Il est l’auteur du livre The Making of International Human Rights: The 1960s, Decolonization and the Reconstruction of Global Values (Cambridge University Press 2016). Il a codirigé la rédaction du livre Histories of Global Inequality. New Perspectives (Palgrave 2019).

 


 

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