Dans un monde d’inégalités extrêmes, la solidarité est le fondement même de la justice

Une clinique des droits humains, basée au sein d’une faculté de droit aisée aux États-Unis, peut-elle être solidaire avec les militants dans les pays du Sud ?


By: Meg Satterthwaite
February 13, 2020

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Jean Marc Herve Abelard/EFE


Quand je suis rentrée de congé maternité en 2010, j’ai renommé la clinique au sein de laquelle j’enseigne à l’université de New York (NYU). Déçue par l’ancien système et par les nombreuses règles dans le domaine de la défense des droits humains, je voulais remettre le concept de « justice », au lieu du cadre juridique, au cœur des « droits » humains et inscrire notre difficile travail dans un contexte mondial global plutôt que seulement « international ». Ce que je souhaitais enseigner à mes étudiants portait moins sur les tribunaux internationaux et plus sur le fait de nouer des partenariats afin de mettre un terme aux violations des droits qui ne s’arrêtent pas aux frontières. Au lieu de retourner à la Clinique internationale des droits humains où j’avais enseigné pendant de nombreuses années, je commençai à mettre en place la « Clinique de la justice globale ». Notre action porterait sur des projets et sur des affaires, ou peut-être plus précisément sur des engagements, dans lesquels, en tant qu’étudiants et avocats d’une faculté de droit américaine, nous jouerions un rôle actif.

Ne souhaitant absolument pas faire partie des « acteurs internationaux » qui parcourent librement, sans ancrage réel, le monde à la recherche de « projets », je voulais m’assurer de prendre en compte les critiques de l'analyse tiers-mondiste du droit international et des militants antiracistes.  Ce qui impliquait d’intervenir dans un espace s’inscrivant au sein des limites de ce que j’appelais la « juridiction morale » de la clinique, là où les institutions des pays du Nord (gouvernements et entreprises ainsi que leurs pratiques et leur discours culturel) étaient impliquées, activement et directement, dans des violations des droits humains, et où nous pouvions amener une valeur ajoutée dans les initiatives lancées par les personnes touchées par ces violations. Cet espace englobe évidemment des communautés très diverses sur le plan géographique, économique et culturel. Ces laissés pour compte du capitalisme mondial néolibéral vivent en effet, notamment, à New York, dans le bassin amazonien, ou encore dans les collines d’Haïti.

Je voulais m’assurer de prendre en compte les critiques, ce qui impliquait d’intervenir dans un espace s’inscrivant au sein des limites de ce que j’appelais la « juridiction morale » de la clinique.

Dans cet article, ainsi que dans un autre article qui sera publié dans les semaines à venir, je partage, avec Nixon Boumba, un partenaire de la Clinique, certains enseignements que nous avons aujourd’hui tiré de ce travail. Le prochain article portera plus particulièrement sur le travail mené en commun par la Clinique et les militants haïtiens. Depuis 2013, la Clinique de la justice globale (GJC) a collaboré avec un mouvement social à Haïti qui s’est organisé pour affirmer l’auto-détermination haïtienne sur la question de l’exploitation minière aurifère. En janvier 2013, le Collectif pour la justice sociale (Kolektif Jistis Min ou KJM), composé de nombreux mouvements sociaux haïtiens, d’agriculteurs, et d’organisations de défense des droits humains, avait déjà recueilli d’importantes informations sur les entreprises américaines et canadiennes qui détenaient des permis de recherche, d’exploration et d’exploitation de l’or à Haïti. Toutefois, de nombreuses questions restaient encore sans réponse et KJM cherchait de l’aide afin d’atteindre ses objectifs. La Clinique et KJM commencèrent à tenir des discussions exploratoires visant à déterminer comment travailler ensemble. Nous avons d’abord inscrit notre engagement dans la volonté de faire progresser les droits humains dans le secteur minier aurifère. Six ans plus tard, nous considérons que notre travail consiste à s’opposer au développement du secteur minier aurifère haïtien. Ce basculement, d’une position « neutre » sur les industries extractives à Haïti, à un point de vue dans lequel nous exprimons communément notre opposition à l’extractivisme, résulte de ce que nous avons appris au cours de ces six dernières années.

Ce qui semble le plus important, en ces temps particulièrement troublés, est de tirer des enseignements sur le moment et la manière dont il est possible de créer de véritables liens de solidarité qui dépassent les énormes clivages.

Au cours de cette période, nous avons accompli énormément de choses ensemble. Il est important de noter que notre travail commun fut en grande partie possible grâce au leadership des militants haïtiens ainsi que grâce au travail visionnaire d’une avocate américaine talentueuse, et par ailleurs ancienne étudiante de la GJC : Ellie Happel. Ellie Happel enseigne aujourd’hui à la GJC et dirige le travail de la clinique à Haïti. Elle a vécu à Port-au-Prince pendant plus de cinq ans. Le fait d’être sur le terrain, un atout rare, a été essentiel. Notre travail a en partie ressemblé à une activité traditionnelle de défense des droits humains, avec une audience devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme, un rapport détaillé sur le secteur minier, des rapports parallèles soumis aux divers mécanismes onusiens, l’analyse soigneuse d’un projet de loi minier favorable aux entreprises, et une réclamation, sur le soutien de la Banque mondiale à ce projet de loi, auprès du Panel d’inspection (cette réclamation fut rejetée pour des raisons techniques). D’autres activités ont été plus novatrices et à même de renforcer les capacités d'action, comme le soutien apporté aux « 10 jours d’action » de KJM qui a reçu des militants opposés à l’exploitation, venant d’Amérique latine et d’Afrique, pour dix jours d’échanges et d’apprentissage mutuel ou l’étude initiale axée sur les droits et portant sur l’eau que nous avons mené avec les communautés locales situées au sein d’une concession minière aurifère.

Bien qu’il soit possible d’évaluer à quel degré ces activités se sont révélées être un « succès » ou un « échec », ce qui semble le plus important, en ces temps particulièrement troublés (à Haïti et plus généralement dans l’ensemble du monde des droits humains), est de tirer des enseignements sur le moment et la manière dont il est possible de créer de véritables liens de solidarité qui dépassent les énormes clivages, notamment en termes de privilèges, de géographie, de langue, de culture, d’éducation. Ces enseignements paraissent essentiels pour l’avenir alors que nous avons du mal à nous rassembler pour lutter contre les violations des droits humains en lien avec le changement climatique, la répression autoritaire et les réactions xénophobes face aux migrations.

Quand j’ai commencé à penser à écrire ces articles, il est rapidement devenu évident que le seul coauteur possible ne pouvait être qu’un collègue de notre mouvement partenaire. Après tout, que pourrais-je dire de pertinent au sujet de la solidarité sans m’appuyer sur un savoir commun ? Le prochain article s’attachera à partager des extraits de conversations que nous sommes nombreux à avoir eu au fil des années. Il reprendra certains thèmes admirablement bien évoqués par Harsh Mander, César Rodríguez-Garavito, Regan Ralph ainsi que par d’autres auteurs qui ont appelé à remettre l’accent sur la solidarité. Nous souhaitons attirer l’attention sur la manière dont les partenariats dans les droits humains (même ceux qui sont noués sur fond d’inégalités incroyables) peuvent fonctionner, peut-être particulièrement en ces temps difficiles.

 


Meg Satterthwaite est directrice du Centre pour les droits de l’homme et la justice mondiale et de l’Institut Robert L. Bernstein pour les droits de l’homme de la faculté de droit de l’université de New York (NYU).


 

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