La riposte mondiale au VIH/sida montre que les droits humains sont indispensables pour gagner le combat contre le COVID-19

La réponse mondiale à l’épidémie du VIH/sida a eu du succès en plaçant les droits humains au cœur de ses efforts, un enseignement dont l’importance est essentielle dans notre combat, actuel et à venir, contre le COVID-19.

 



Il y a vingt ans, en janvier 2000, pour la toute première fois, le Conseil de sécurité des Nations unies a qualifié un problème sanitaire (la crise du SIDA) de menace pour la paix et la sécurité internationales. L’ampleur du problème, qui dépassait la crise financière et économique à laquelle devaient faire face les pays touchés, justifiait le qualificatif. Aujourd’hui, le COVID-19 risque d’avoir des effets déstabilisateurs catastrophiques encore plus graves.

Alors que tous les pays doivent maintenant lutter contre la pandémie mondiale du COVID-19, les dirigeants et leurs citoyens sont aux prises avec ce qui constitue la réponse la plus efficace et appropriée. Les principales recommandations en matière de santé publique, à savoir le lavage régulier des mains, la distanciation physique, et le respect du confinement, constituent des obstacles quasiment infranchissables pour les personnes pauvres et vulnérables, qui vivent dans des zones surpeuplées, sans accès à l’eau courante ou sans avoir de source stable de revenu. Nous voyons déjà des descriptions en temps réel de situations désespérées dans de nombreux pays. Les situations d’instabilité sociale et politique se révèlent à nos yeux. Les inégalités mondiales en viennent rapidement à occuper le devant de la scène.

Il en est de même pour la question des droits humains. Les mesures d’urgence ne peuvent pas se contenter de déroger temporairement à certains droits humains (comme le droit de réunion). La peur et l’incertitude sont compréhensibles, mais les réponses adéquates à la pandémie doivent intégrer un vaste éventail de droits humains, y compris les droits économiques et sociaux, car la pandémie de COVID-19 est déjà un problème de développement. Si ce n’était pas évident auparavant, une nouvelle réalité se révèle à nous. Le COVID-19 souligne avec acuité l’importance de ces droits. Les États peuvent, par exemple, permettre d’éviter un effondrement économique, tant au niveau national que mondial, en garantissant le droit à l’eau et à l’assainissement.

La pandémie de COVID-19 est déjà un problème de développement.

Cependant, nous ne sommes pas en territoire totalement inconnu. Nous disposons d’un modèle largement éprouvé pour guider notre réponse en matière de santé publique.  L’une des choses les plus importantes que nous puissions faire est d’appliquer les leçons durement apprises lors de la riposte mondiale au VIH/sida qui a permis de remporter de nombreux succès au cours des quatre dernières décennies.  

D’ailleurs, un enseignement essentiel ressort clairement. La riposte au VIH/sida s’appuyait résolument sur les droits humains, la participation des populations locales, et le renforcement des coalitions et ce malgré le fait que les États s’opposaient vivement à cette approche. Mais il était clair que l’approche, traditionnellement limitée au domaine médical, qui ne s’attache qu’au diagnostic et au traitement, ne suffirait pas à lutter contre la pandémie du VIH. En partant de là, afin de renforcer les systèmes de santé, des réponses institutionnelles furent élaborées et structurées autour de la responsabilité et de l’objectif d’accès universel. L’approche adoptée dans la lutte contre le VIH/sida s’est appuyée sur un large éventail de droits humains, révélant ainsi la profonde interdépendance de ces droits. Cette nouvelle approche, déjà présente dans les années 80, était synonyme d’une véritable révolution en matière de santé mondiale.

Un des visionnaires à l’origine de cette évolution, Jonathan Mann, fondateur du Programme mondial de lutte contre le SIDA de l’OMS, déclarait en 1988 :

« Je dirais que les droits humains ont toujours compté dans le paludisme, les maladies diarrhéiques, l’immunisation et la variole. Mais cela n’a jamais été vraiment compris ou perçu. Néanmoins, avec le SIDA, nous percevons très clairement que si nous ne protégeons pas les droits de ceux qui sont infectés, nous nous mettons tous en danger et qu’en garantissant les droits de certains, nous protégeons les droits de tous ».

Les données ont clairement montré que la stigmatisation et la discrimination agissent comme une barrière à l’accès aux programmes de prévention et de soins. Adopter les droits humains n’était pas juste la bonne démarche à suivre mais permettait également de rendre les initiatives de santé publique plus efficaces et plus humaines. De même, les personnes vivant avec le VIH et exigeant de vivre dans la dignité étaient ainsi placées au cœur de la riposte. Cependant, à la fin des années 1990, lorsque les traitements salvateurs contre le VIH sont devenus un sujet de débat, cela souleva de nouvelles questions de vie ou de mort sur la nature des obligations des États en matière de droits humains, de non-discrimination et d’égalité. Concernant l’accès aux traitements, les inégalités mondiales furent immenses et dévastatrices, ce qui donna un nouvel élan à la défense des droits humains visant à garantir l’accès aux traitements et à s’assurer de la participation des populations locales. Ce dernier point était essentiel car il permettait d’améliorer la connaissance des traitements, ce qui devint une stratégie décisive pour donner la possibilité à tous de gérer les traitements complexes du VIH et de bénéficier durablement de leur déploiement à grande échelle, même dans les milieux défavorisés.

Le fait que plus de 24 millions de personnes bénéficient aujourd’hui de traitements salvateurs contre le VIH est tout simplement remarquable, particulièrement si l’on se souvient de la réalité et des perspectives sombres qui caractérisaient la situation deux décennies plus tôt (bien que nous sommes encore loin de la protection sociale universelle). Cependant, la nouvelle pandémie du COVID-19 nous montre que nous ne pouvons pas nous satisfaire de ces succès car nous ne sommes pas allés assez loin dans la réalisation du droit à la santé et des droits humains qui y sont liés. Toutefois, ces succès nous rappellent le niveau d’ambition et d’investissement nécessaire aujourd’hui et ce que nous pouvons accomplir si la volonté politique existe.

Adopter les droits humains n’était pas juste la bonne démarche à suivre mais permettait également de rendre les initiatives de santé publique plus efficaces et plus humaines.

Dans la lutte contre le VIH, l’approche axée sur les droits humains a permis de mieux mettre en lumière et dénoncer la stigmatisation, la discrimination, les préjugés, et les autres violations, et de les lier aux obligations juridiques internationales des États. Ceci qui a facilité la mise en place de mesures permettant de lutter contre ces abus. Dans le cadre de la riposte au VIH/sida, les communautés affectées et les populations clefs, notamment les personnes LGBTQ, les travailleurs du sexe, les consommateurs de drogue et les détenus ont fait l’objet d’une attention continue. Au cours des années, de nombreux combats difficiles ont été livrés simplement pour que ces groupes soient pris en compte dans les décisions et dans les déclarations internationales. Ces combats avaient pour objectif de permettre que les données de santé publique l’emportent sur la discrimination et la criminalisation. Défendre efficacement les droits humains est nécessaire pour aider la société à surmonter ses fragilités pour mieux combattre le COVID-19. Les succès obtenus dans la lutte contre le VIH peuvent guider le combat contre le COVID-19, notamment en élargissant le nombre de personnes (comme les sans-abris, les migrants et les réfugiés) bénéficiant des mécanismes de protection et de services.

Le VIH/sida s’est révélé comme une urgence de santé publique et comme un problème de développement. La manière dont s’est organisée la riposte mondiale au VIH/sida, en la centrant sur  les valeurs des droits humains, a aidé la communauté internationale à redresser la situation après avoir frôlé l’effondrement de la société à cause d’une triple crise, sécuritaire, économique et sanitaire. Dans ce contexte, la riposte au VIH nous a enseigné la valeur et l’efficacité de la participation des populations locales et des droits humains. Les États devraient renouveler leur engagement en faveur des obligations relatives aux droits humains et impliquer les populations locales, en tant que détenteurs des droits et en tant que partenaires, pour construire les coalitions les plus larges possibles dans le combat contre la pandémie de COVID-19.  

Nombreux sont ceux ayant affirmé que cette nouvelle pandémie nous faisait entrer dans un monde très différent. Les conséquences économiques et sociales ne sont pas encore connues. Cependant, nous pouvons façonner ce nouveau monde. La leçon de la riposte au VIH/sida est que la dignité, le refus de la stigmatisation, la non-discrimination, la connaissance des traitements, l’accès universel aux soins, la justice et la santé publique sont des concepts fondateurs pouvant guider notre action. Nous devons définir ces concepts fondateurs à l’ère du COVID-19 afin de tracer la voie vers un avenir meilleur.

 

 

ORIGINALLY PUBLISHED: April 9, 2020

Steven L. B. Jensen est chargé de recherche à l'Institut danois des droits de l'homme où il officie également en tant que spécialiste du VIH/sida. Il a travaillé pour ONUSIDA de 2003 à 2007. Il est l’auteur du livre The Making of International Human Rights: The 1960s, Decolonization and the Reconstruction of Global Values (Cambridge University Press 2016). Il a codirigé la rédaction du livre Histories of Global Inequality. New Perspectives (Palgrave 2019).

 


 

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