La recherche, par la critique constructive, améliore les pratiques des droits humains

Garder les mêmes pratiques ne permet pas aux droits humains d’avoir l’assurance d’obtenir de meilleurs résultats à terme.

Joel R. Pruce
September 20, 2017

Pratiquer le jonglage ou la dance a du sens pour nous mais qu’en est-il concernant les droits humains ?

Depuis le lancement d’OpenGlobalRights (OGR), les articles critiquent les pratiques des droits humains, et plus particulièrement sur le plaidoyer et le militantisme, alimentant ainsi le débat sur les dilemmes qui se posent aujourd’hui aux mouvements des droits humains à l’échelle mondiale. Le lancement d’OGR, il y a quatre ans de cela, est symptomatique de ce que j’ai nommé en d’autres lieux un « changement de cap » dans la recherche qui s’intéresse dorénavant aux pratiques des droits humains, favorise la collaboration et la communication entre les théoriciens et les praticiens, et se focalise sur les stratégies et les tactiques employées dans le but de faire progresser les normes relatives aux droits humains.

Cependant, si le terme « pratique des droits humains » est très largement employé, ses implications théoriques demeurent inexplorées. Comme cela a récemment été le cas pour d’autres domaines académiques, je propose d’essayer de définir ce que signifie la pratique des droits humains. Ensuite, nous (en tant que théoriciens et praticiens) devons souligner la nature sociale de la pratique des droits humains et, enfin, proposer comment un changement de cap permet l’approche critique des droits humains dans le but de renforcer le plaidoyer et d’améliorer les résultats obtenus.

Pixabay/gerait/CC0 Creative Commons (Some Rights Reserved).

The social practice of human rights captures the overlap of work at the intersection of research and advocacy. 


Nous employons de nombreux termes pour décrire les activités relatives aux droits humains, notamment les suivants : mettre en œuvre, faire respecter, se conformer, contrôler, évaluer, analyser, mesurer, protéger, assurer, défendre, revendiquer, promouvoir, lutter, plaidoyer, exercer, jouir, intervenir, codifier, institutionnaliser, et internaliser. Ensemble, ces termes dressent l’esquisse du travail de défense des droits humains et permettent de pallier aux fissures sociales qui nuisent au bien-être des humains. La pratique des droits humains revient à appliquer ces normes et ces idées dans la vie et les expériences vécues par les humains, et, sur le plan conceptuel, appréhende les qualités essentielles qui font des droits humains une réalité.

Pour déterminer le sens et la portée de la pratique des droits humains, la pratique de la médecine semblerait constituer une meilleure analogie que le jonglage ou la dance. Dans ce domaine, la pratique revient à participer à des activités structurées et adopter des modèles comportementaux régis par des règles en lien à un environnement professionnel spécifique. En s’appuyant sur les leçons apprises, et sur les progrès scientifiques et technologiques, la médecine élabore des pratiques visant à répondre de manière appropriée à un large éventail de situations d’urgence. Ces pratiques sont, par le biais de la formation et à force de répétition, diffusées au sein du secteur médical et font l’objet d’une réflexion constructive par les acteurs concernés. La recherche sur les pratiques élargit l’horizon permettant d’explorer l’importance des droits humains dans la société, la culture et la politique. La communauté des droits humains est au centre de ce nouvel horizon.

 

Les pratiques des droits humains sont profondément sociales et nous le comprenons tacitement.

Les pratiques des droits humains sont profondément sociales et nous le comprenons tacitement. Dans notre langage commun, nous parlons de « communauté des droits humains » comme si elle existait. Mais que voulons nous dire ? D’une certaine manière, nous pensons à un ensemble cohérent d’acteurs partageant des objectifs, une identité et des valeurs communes. Parfois, cela revient à partager des ressources et à travailler ensemble, mais les membres de cette communauté sont également en concurrence pour s’approprier des ressources limités. Dans le domaine des droits humains, la communauté s’auto-désigne de la sorte, ce qui laisse également penser que les acteurs des droits humains ont la volonté de croire qu’ils travaillent main dans la main.

Les communautés sont également définies par un ensemble de pratiques et d’habitudes communes. Prenez la « communauté médicale » qui développe ses connaissances en se basant sur les meilleures pratiques pour les diffuser auprès de ses membres et ainsi optimiser les résultats obtenus. La communauté des droits humains est cimentée par ceux qui pensent en faire partie et qui se retrouvent autour de pratiques communes. Bien qu’ils ne soient pas soudés à chaque instant, les membres de la communauté restent liés par une cause commune, un ensemble d’intérêts communs, et un sens commun développé par des années de tâtonnements.  

Cependant, les communautés ne sont pas connues pour leur propension à l’autocritique. Elles sont, bien au contraire, solitaires, conservatrices, immobilistes, peu clairvoyantes, méfiantes, et peu prédisposées à l’introspection. Les critiques incitent les élites et les membres à réagir violemment, à ostraciser, à se recentrer. Ce qui explique pourquoi les appels à se réformer se font si souvent entendre en premier lieu en périphérie des communautés.

La recherche sur les pratiques sociales examine avec minutie les activités les plus prosaïques des organisations de défense des droits humains en étudiant leur discours, la communication, la traduction, la médiation, l’éducation, les discussions et l’interprétation. La pratique sociale, dans ces termes, ne se fait pas devant un juge, devant une assemblée législative ou derrière une tribune. La pratique sociale des droits humains est le reflet d’une perspective sur les méthodes et les outils élaborés pour construire le pouvoir à partir de la base. Mais les droits humains ne sont plus uniquement un mouvement qui appartient à la base, ce qui laisse apparaître un dernier composant vital du changement de cap : l’impératif de critique en accord avec le statut occupé par la défense des droits humains.

La pratique sociale des droits humains appréhende les activités communes à la recherche et aux actions de plaidoyer. Faire de la recherche dans ce domaine permet aux théoriciens de descendre de leur tour d’ivoire pour se confronter au monde réel, de mettre en pratique ce que nous prônons et de participer en qualité de partenaires au sein de la communauté des droits humains. Les théoriciens peuvent permettre aux praticiens surchargés de prendre de la distance et de mettre les choses en perspectives, en appliquant leur formation dans les domaines de la méthodologie et de l’investigation aux habitudes et aux pratiques tenues pour acquises. Dans ce sens, la coopération entre les théoriciens et les praticiens est de plus en plus courante à l’heure où les centres et les instituts mènent des recherches normatives avec la volonté de générer des changements concrets.

Le travail relatif aux droits humains peut souvent faire penser au fait de jongler ou de danser ou de jongler en dansant mais garder les mêmes pratiques ne permet pas aux droits humains d’avoir l’assurance d’obtenir de meilleurs résultats à terme. La pratique ne conduit pas à la perfection mais plutôt à une certaine forme de pérennisation. Les chercheurs qui travaillent sur la pratique sociale peuvent jouer un rôle en soumettant la communauté des droits humains à une plus grande vigilance en révélant l’envers du décor. En développant la collaboration, les chercheurs peuvent devenir des critiques crédibles et une source essentielle de critique constructive. Afin de sortir la communauté des droits humains de l’auto-complaisance, de la routine stérile et des répétitions épuisantes, afin de bâtir une communauté des droits humains dynamique, nous avons le devoir de critiquer ses pratiques et de contribuer de manière constructive pour faire progresser la protection des droits humains.

ABOUT THE AUTHOR

Joel R. Pruce

Joel R. Pruce est professeur adjoint des droits humains à l’université de Dayton. Joel dirige le projet «  force morale » du Centre pour les droits humains de l’université de Dayton qui a donné naissance à « Ferguson Voices : Disrupting the Frame » qui comprend un site web, un podcast, et une exposition. Joel est sur twitter @profpruce.

 

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